Il y a des réalités qui font réfléchir, c’est le cas pour la corruption. Celle-ci ne fait plus seulement scandale, elle coûte cher. Elle coûte à l’État, au contribuable, aux retraités, aux entreprises, aux services publics. Le récent constat international est sévère.
Dans son Indice de perception de la corruption 2025, Transparency International attribue aux Comores 20 points sur 100. Les sont classées 163e sur 182 pays et territoires. Ce chiffre est loin d’être une condamnation du peuple comorien. Il constitue en revanche un signal puissant sur la perception de l’intégrité du secteur public.
Selon les experts, un État qui ne contrôle pas son argent ne contrôle pas son avenir. Pour une grande puissance économique, la corruption est déjà destructrice. Quand en est-il pour un petit État insulaire comme les Comores ? Chez nous, elle peut devenir existentielle.

Sommes-nous conscients que nos ressources budgétaires sont limitées ? Que notre économie dépend fortement des importations ? Que notre pays se doit de financer simultanément l’éducation, la santé, les infrastructures, l’énergie, l’eau, les retraites, la sécurité, la modernisation de son administration… ? Dans ces conditions, chaque dépense publique mal contrôlée a un coût social. Chaque franc perdu pèse plus lourd dans un État dont les recettes fiscales restent très faibles et dont le risque de surendettement est jugé élevé.
Nous avons les textes. Où sont les résultats ?
Le gouvernement comorien a adopté en juin 2023 une nouvelle législation anticorruption. Il s’agit précisément de la loi n° 23-011/AU du 27 juin 2023 relative à la prévention et à la lutte contre la corruption, promulguée par le décret n° 23-101/PR du 25 septembre 2023. Cette loi a été complétée en juillet 2025 par la promulgation d’une loi rénovée relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Une Chambre anticorruption a été créée et rendue opérationnelle en mai 2024. Le dispositif prévoit notamment un système de déclaration de patrimoine des hauts responsables publics et une plateforme de plaintes.
Ces réformes sont importantes et doivent être reconnues. Mais, elles posent immédiatement une question : à quoi servent les instruments juridiques si les institutions chargées de les appliquer ne disposent pas des moyens nécessaires ? La chambre anticorruption doit surtout pouvoir travailler sans être soupçonnée d’être un instrument au service d’un camp politique. Car, la lutte anticorruption ne peut être crédible que si elle s’applique aux puissants comme aux faibles, à la majorité comme à l’opposition, aux administrations comme aux entreprises privées.
Le dispositif comorien prévoit justement des obligations de déclaration de patrimoine pour certaines catégories de responsables. Le FMI avait souligné dès 2023 que le nouveau cadre renforçait ce système et confiait à la Chambre anticorruption un rôle central dans son application. Il faut désormais passer du texte à l’effectivité. L’État ne peut demander des sacrifices aux pauvres citoyens contribuables tout en laissant planer le doute sur le patrimoine de ceux qui le dirigent.
Les autorités publiques ne peuvent pas demander éternellement aux partenaires internationaux de financer le développement du pays à travers le fameux « Plan Comores Émergeant » tout en laissant subsister des faiblesses dans la gouvernance des ressources publiques. Les bailleurs ont besoin de garanties et l’État a besoin de crédibilité.
Le blanchiment est l’autre face de la corruption
La corruption moderne ne se limite pas à une enveloppe remise dans un bureau. L’argent peut circuler à travers des comptes, des sociétés, des intermédiaires et plusieurs juridictions. C’est pourquoi la lutte contre la corruption doit être indissociable de la lutte contre le blanchiment de capitaux.
Le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA) a réalisé une évaluation mutuelle du dispositif comorien en 2024 et a formulé des recommandations pour renforcer le régime de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Cette dimension internationale est à mon avis fondamentale.
En effet, les Comores ne peuvent pas combattre seuls des flux financiers qui, par définition, peuvent traverser les frontières. Ainsi, nous devons renforcer les mécanismes d’identification des bénéficiaires effectifs, la coopération entre administrations, la traçabilité financière et les capacités de récupération des avoirs issus d’activités illicites.
Cependant, la corruption ne doit pas devenir une nouvelle ligne de fracture politique. C’est ici que la responsabilité de l’opposition est également engagée. Nous, partis et mouvements de l’opposition, ne pouvons pas dénoncer la corruption chez nos adversaires et fermer les yeux lorsqu’elle touche nos propres réseaux. La lutte contre la corruption doit êtreplus forte que les partis, les familles politiques, les appartenances régionales, les intérêts économiques et j’en passe.
Oui, il nous faut un État de droit qui fonctionne. Toute accusation doit être vérifiée par les autorités compétentes. Toute personne mise en cause doit bénéficier des garanties de la procédure. Cependant, aucune fonction politique ne doit constituer un bouclier contre les investigations prévues par la loi.
Récemment, un ancien ministre a publiquement fait état de transactions bancaires suspectes qui auraient transité, depuis 2023, par un compte attribué au parti au pouvoir : la CRC. Voyons la suite. L’épisode illustre en revanche une faiblesse de fond : en l’absence de règles effectives de transparence sur le financement des partis politiques et de mécanismes indépendants de vérification, ce type d’allégation ne peut être ni confirmé ni infirmé de manière convaincante pour l’opinion.
Le pays a besoin, dans l’urgence, d’une stratégie nationale anticorruption. C’est la raison pour laquelle, le ROC propose la mise en place d’un « Pacte national anticorruption », associant l’État, l’Assemblée nationale, les collectivités, les partis politiques, les organisations de la société civile, les syndicats, le secteur privé, les médias et les partenaires internationaux.
Ce pacte devrait comporter les engagements suivants : garantir l’indépendance financière et opérationnelle de la Chambre anticorruption ; rendre effectif le système de déclaration et de contrôle du patrimoine ; assurer la transparence intégrale des marchés publics ; publier les données budgétaires essentielles dans un format accessible ; renforcer le contrôle parlementaire des finances publiques ; protéger les lanceurs d’alerte et les journalistes ; prévenir et sanctionner les conflits d’intérêts ; renforcer la lutte contre les flux financiers illicites ; réaliser des audits réguliers des secteurs publics à risque ; publier chaque année un rapport national sur les résultats de la lutte anticorruption.
Dans tout ça, ce dernier point demeure essentiel, car nous ne devons plus mesurer notre politique anticorruption au nombre de conférences organisées ou de textes adoptés. Il nous faut plutôt mesurer dorénavant les résultats.
Mettre fin à l’impunité
La corruption n’est pas seulement l’affaire de quelques individus qui abuseraient de leurs fonctions. Elle prospère lorsque les institutions sont faibles, lorsque les contrôles sont insuffisants, lorsque l’information publique est inaccessible et lorsque la sanction devient incertaine. Ceci étant, nous devons donc combattre non seulement les actes de corruption, mais aussi l’écosystème qui permet leur reproduction. Nous avons les compétences humaines pour y parvenir. Ce qui manque cruellement, c’est cette volonté durable de faire fonctionner les institutions sans exception et sans sélectivité.
Le choix qui se présente à nous est finalement très simple. Continuer à produire des textes que les citoyens voient rarement appliqués ou construire un État dans lequel chaque franc public peut être tracé, chaque responsabilité peut être contrôlée et chaque abus peut être soumis à la justice.
Tout compte fait, la lutte contre la corruption ne doit plus être un slogan de gouvernement, ni un thème de campagne de l’opposition. Elle doit devenir une politique permanente de notre État.
Combattre la corruption n’est donc plus seulement une exigence de bonne gouvernance. C’est une condition de survie financière de l’État, de crédibilité internationale et de restauration de la confiance entre la République et ses citoyens. L’objectif n’est pas seulement de poursuivre la corruption après qu’elle a eu lieu, mais de construire un système dans lequel il devient progressivement plus difficile de la commettre, plus facile de la détecter et plus certain d’en répondre devant la loi.
Le 25 septembre 2026
Ahmed Mohamed alias Ben, Coordinateur général du ROC














