Vingt-cinq ans après l’adoption de la Constitution de 2001, issue de l’Accord-cadre de Fomboni signé à Mohéli, une question centrale demeure sans réponse claire : l’autonomie des îles, pilier fondateur de l’Union des Comores, est-elle encore un projet politique sincère ou un simple slogan constitutionnel ?
Par AHMED Mohamed alias Ben, Coordinateur Général du ROC
Le principe de l’autonomie des îles n’est ni symbolique ni accessoire. Il est inscrit au cœur de la Constitution de l’Union et constitue un engagement politique fondamental de l’État vis-à-vis de ses citoyens, mais aussi de ses partenaires internationaux.

L’Accord de Fomboni, rappelons-le, n’était pas une concession de circonstance. Il fut un compromis historique, arraché au prix de tensions graves, destiné à restaurer l’unité nationale tout en reconnaissant la diversité insulaire et la nécessité d’un partage réel du pouvoir. L’autonomie des îles et la décentralisation de l’administration en étaient les pierres angulaires. Aujourd’hui, le constat est amer : le chantier est resté inachevé, souvent instrumentalisé, parfois vidé de sa substance.
En effet, l’autonomie des îles n’était pas un arrangement politique temporaire. Elle fut la réponse à une crise existentielle de l’État comorien. La décentralisation en était l’outil central, le bras opérationnel, la garantie concrète. Or, force est de constater que les pouvoirs successifs ont échoué à traduire cette ambition constitutionnelle en réalité vécue par les citoyens.
Une promesse constitutionnelle sans traduction réelle
La Constitution de 2001 pose clairement le principe de l’autonomie des îles et de la décentralisation comme mécanismes d’équilibre institutionnel et de gouvernance de proximité. Dans l’esprit du texte, les collectivités locales (gouvernorats et mairies) devaient devenir des acteurs à part entière du développement, dotées de compétences claires, de ressources propres et d’une capacité décisionnelle effective.
Pourtant, dans la pratique, l’État central, communément appelé l’Union, est demeuré hypertrophié, jaloux de ses prérogatives, réticent à tout transfert réel de pouvoir. Les réformes annoncées se sont succédé, les discours se sont raffinés, mais les actes, eux, ont malheureusement manqué de constance et de courage politique.
Les assises des maires : un rituel sans lendemain
La récente assise des maires, comme tant d’autres rencontres institutionnelles avant elle, s’est conclue par des promesses solennelles : renforcement des collectivités locales, engagement pour une « vraie décentralisation », reconnaissance du rôle des communes.
Mais ces annonces ne sauraient masquer une vérité persistante : l’écart entre le discours et les pratiques demeure abyssal. Et pour beaucoup d’élus locaux présents, le sentiment de déjà-vu domine.
Derrière les déclarations officielles, les pratiques restent inchangées : pas de calendrier précis de mise en œuvre ; pas d’indicateurs de performancepour mesurer les avancées ; pas de transfert effectif de compétences stratégiques et enfin pas de ressources financières suffisantes, prévisibles et autonomes.
La décentralisation, osons le dire, souffre d’un mal profond : elle existe davantage dans les lois que dans les faits. Les communes et les îles sont souvent réduites à un rôle d’exécutants administratifs, dépendants du bon vouloir de l’État central pour la moindre décision ou le moindre financement. Cette situation crée une contradiction majeure : comment parler d’autonomie insulaire sans décentralisation effective ? Comment exiger des collectivités locales qu’elles répondent aux besoins des populations sans leur donner les moyens juridiques, humains et financiers de le faire ?
Il serait erroné de considérer la décentralisation comme une réforme purement administrative. Elle est avant tout un choix politique. Elle implique de renoncer à une partie du pouvoir centralisé, d’accepter le pluralisme territorial, et de faire confiance aux acteurs locaux. C’est précisément pour cette raison qu’elle constitue aujourd’hui le véritable test de sincérité de tout pouvoir politique aux Comores. Les discours peuvent être séduisants, mais seule une décentralisation effective prouvera la volonté réelle de transformer l’État.
Ceux qui se trouvent au sommet de l’État pensent que décentraliser, c’est affaiblir l’État. Au contraire, c’est le rendre plus légitime, plus proche des citoyens, plus efficace. C’est permettre aux îles et aux communes de devenir des laboratoires de solutions adaptées à leurs réalités spécifiques.
Libérer les énergies locales, restaurer la confiance
Dans un pays confronté à des défis sociaux, économiques et environnementaux majeurs, les solutions ne peuvent plus être exclusivement pensées depuis le centre. Les îles regorgent de compétences, d’initiatives et d’innovations souvent étouffées par une administration centralisée et lourde.
J’ose croire qu’une décentralisation sincère permettrait de libérer les énergies locales, de renforcer la redevabilité des élus, de rapprocher la décision publique des citoyens et de restaurer la confiance entre gouvernants et gouvernés, aujourd’hui profondément érodée.
Pour les partenaires internationaux, la décentralisation n’est pas un sujet périphérique. Elle conditionne l’appropriation locale des projets, la durabilité des investissements publics, la redevabilité dans l’utilisation des fonds et l’adéquation des politiques aux réalités territoriales. Hélas !
Pour les pères fondateurs de l’Accord-cadre de Fomboni, l’autonomie insulaire n’a pas été imaginée pour demeurer un luxe institutionnel. Elle est plutôt une condition de stabilité, d’unité nationale et de développement durable.
Le pays est donc face à un choix clair : transformer l’État ou entretenir l’illusion de la réforme, c’est le cas aujourd’hui avec les « azalistes ». L’histoire saura reconnaître le courage politique de ceux qui auront osé faire de la décentralisation non pas un slogan, mais une réalité vécue par les citoyens.















