La prière du vendredi, prescriptive dans la tradition islamique, est un rituel communautaire structurant. Elle fournit aux fidèles un cadre de sens et un « langage symbolique » qui ordonne la vie sociale. Aux Comores, ce rituel dépasse la sphère spirituelle : il rythme l’organisation hebdomadaire, structure les sociabilités et exprime la centralité de l’islam dans l’identité collective.
Par Bassur Ismael
Ce dilemme entre temps religieux et temps administratif n’est pas propre aux Comores. Dans d’autres sociétés musulmanes, la prière du vendredi a également suscité des tensions lorsque l’État moderne a cherché à encadrer ou adapter son horaire aux impératifs de la vie civile.

Au Maghreb, par exemple, durant la colonisation française, les autorités ont parfois tenté de contrôler les horaires et les prêches du vendredi afin de réduire leur potentiel mobilisateur. La mosquée devenait alors non seulement un lieu de culte, mais aussi un espace de résistance politique, notamment pendant la guerre d’Algérie. On retrouve ici ce qu’Asad (1993) appelle la « dimension disciplinaire » de la religion, c’est-à-dire la manière dont le pouvoir tente de réguler et d’institutionnaliser les pratiques religieuses.
En Indonésie, pays qui abrite la plus grande population musulmane au monde, la prière du vendredi a été l’objet d’arrangements entre les autorités locales et nationales, notamment pour concilier la pluralité religieuse et la diversité culturelle. Les débats sur l’horaire de la jumwa révèlent, comme l’a noté Geertz dans Islam Observed (1968), que la pratique islamique n’est jamais figée : elle s’articule aux réalités sociales et politiques de chaque contexte.
Enfin, dans les sociétés du Golfe (Qatar, Émirats, Arabie Saoudite), le vendredi est institutionnalisé comme jour chômé, ce qui illustre un autre modèle : l’État y reconnaît pleinement la centralité du temps religieux et l’intègre dans son organisation politico-économique. La comparaison montre ainsi que le cas comorien n’est pas isolé, mais s’inscrit dans une dialectique plus large entre sacralité et modernité, entre temporalités religieuses et exigences administratives. Le « temps sacré » tend à s’imposer comme un repère identitaire fort, et toute tentative de le subordonner au temps profane suscite des tensions symboliques et sociales (Eliade, 1957). Dans d’autres contextes africains, l’État moderne a cherché à rationaliser les pratiques religieuses, révélant des tensions similaires entre logiques bureaucratiques et normativités traditionnelles.
C’est le cas du Sénégal, par exemple, où l’État postcolonial a tenté de réguler l’espace religieux marqué par les confréries musulmanes (Mourides, Tidjanes). Si les autorités publiques ont introduit un calendrier administratif moderne et un appareil bureaucratique hérité de la colonisation française, elles ont dû composer avec le calendrier confrérique, rythmé par les magal et les pèlerinages, qui mobilisent des foules et reconfigurent l’économie nationale le temps d’un événement. Ici, l’État a appris à négocier avec l’autorité religieuse plutôt que d’imposer son rythme, illustrant ce que Jean Copans appelle une « régulation réciproque » entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel.
En Tanzanie, où cohabitent islam et christianisme dans une société officiellement laïque, l’État a instauré un calendrier administratif uniforme. Cependant, sur les îles de Zanzibar, majoritairement musulmanes, la prière du vendredi et le calendrier islamique (notamment le Ramadan et l’Aïd) s’imposent comme des repères temporels incontournables. L’État a donc dû ajuster son organisation aux réalités religieuses locales, montrant que la rationalisation bureaucratique reste partiellement « négociée » dans des sociétés où la religion structure l’ordre social.
Ces exemples soulignent que la tentative comorienne d’ajuster l’horaire du vendredi s’inscrit dans une problématique plus large : l’articulation entre le temps de l’État, uniformisateur et rationnel, et le temps religieux, porteur de sacralité et de mémoire. La tradition islamique n’est pas seulement une survivance du passé, mais une force active qui redéfinit continuellement les rapports entre foi, pouvoir et société (Asad, 1993).
Max Weber (1922) fait fonctionner la « rationalisation bureaucratique », c’est-à-dire la volonté de l’État moderne d’organiser le temps, l’espace et les pratiques sociales selon une logique d’efficacité et de calcul. La bureaucratie vise à instaurer un ordre impersonnel, fondé sur des règles universelles et abstraites, qui tend à homogénéiser les rythmes collectifs. Dans ce cadre, le vendredi n’est plus conçu comme un temps sacré, mais comme une variable administrative susceptible d’être réaménagée au nom de l’efficacité publique.
Or, dans un pays comme les Comores, où la religion constitue le fondement de la légitimité symbolique et politique, cette logique rencontre une résistance profonde. Parce que l’islam n’est pas seulement une croyance individuelle, mais une tradition discursive dotée d’une normativité propre, qui encadre les pratiques quotidiennes et institue un ordre social. La prière du vendredi, en tant que rituel prescriptif et communautaire, ne relève pas d’un choix privé, mais d’une obligation collective, dont l’autorité dépasse celle des décrets administratifs.
Ainsi, l’intervention de l’État dans la gestion de ce temps sacré met au jour une confrontation entre deux régimes de légitimité : d’une part, la légitimité bureaucratique, qui se fonde sur la rationalité moderne et la gestion impersonnelle ; d’autre part, la légitimité religieuse, qui s’ancre dans la continuité de la tradition et la sacralité du rituel. Cette tension traduit une difficulté plus large : comment concilier l’État moderne, avec ses impératifs d’organisation et de productivité, avec une société où le temps reste profondément structuré par l’islam et son imaginaire symbolique ?















