Dans un contexte d’urbanisation croissante et de dérèglement climatique mondial, les villes de l’Union des Comores sont à la croisée des chemins. Moroni, Mutsamudu et Fomboni concentrent une grande partie de la population urbaine comorienne, mais leur développement reste largement désordonné, exposant les habitants à des risques accus.
Par ABDOUROIHAMANE DJANDI, doctorant en géographie, spécialiste en Aménagement, université d’Antananarivo
L’urbanisation anarchique, l’inefficacité des infrastructures et la vulnérabilité écologique posent la question urgente d’un aménagement urbain durable aux Comores. Comment la planification urbaine durable peut-elle être mise en œuvre pour renforcer la résilience des villes comoriennes comme Moroni, Mutsamudu et Fomboni face aux impacts du changement climatique ?

Moroni : Une urbanisation galopante, marquée par la précarité
Capitale politique et économique des Comores, Moroni connait une croissance urbaine rapide avec un taux d’urbanisation de 3,4% par an, souvent non maitrisée. L’exode rural, conjugué à une forte croissance démographique, a entrainé une extension anarchique de la ville, notamment à travers la prolifération de bidonvilles.
La ville de Moroni comptait 85000 habitants en 2024 (RGPH 2017). Selon notre enquête de terrain sur quatre quartiers de Moroni en 2024 (Madjadjou, Porini, Mbouzini et Caltex) avec un échantillonnage à critère aléatoire, trois quarts des ménages échantillonnés vivent dans des habitations précaires. Ces zones informelles se développent généralement sans planification préalable, dans des espaces mal desservis et dépourvus d’équipements de base tels que l’eau potable, comme dans le cas du quartier de Porini.
La pression sur le foncier urbain conduit à l’occupation de terrains instables ou inadaptés, exposant les habitants à des risques accrus, notamment en cas de catastrophes naturelles. La faiblesse des infrastructures accentue cette vulnérabilité, rendant Moroni particulièrement sensible aux effets du changement climatique, tels que les inondations ou les vagues de chaleur.
À Moroni, la température maximale moyenne varie désormais entre 33 et 34°C selon les bulletins locaux, soit une hausse de +0,9°C par rapport aux températures normales des années précédentes, traduisant un réchauffement climatique perceptible en zone équatoriale insulaire. « Il est difficile de se reposer chez soi entre 12h et 14h 30 à cause de la chaleur », témoigne un habitant du quartier de Mbouzini.
Parallèlement, l’intensification des pluies diluviennes, caractéristiques de la saison humide, accentue les risques d’inondation en saturant les sols et en débordant les réseaux de drainage souvent insuffisants. Ce phénomène aggrave la vulnérabilité des zones à forte densité urbaine et mal planifiées, exposant davantage les populations aux aléas climatiques.
Dans le quartier Caltex, situé en basse altitude à Moroni, on observe à chaque séquence de pluie une saturation inquiétante du sol. L’eau stagne, les ruelles deviennent impraticables et les habitations, souvent précaires, sont exposées à des dégâts majeurs. Cela met en lumière la réalité quotidienne d’un quartier où les fortes pluies suffisent à déclencher une situation de crise.
Mutsamudu : Ville portuaire à l’épreuve des catastrophes naturelles
Deuxième plus grande ville du pays avec plus de 40000 habitants en 2024 (RGPH2017), Mutsamudu, située sur l’île d’Anjouan, subit régulièrement les conséquences du changement climatique. Son implantation sur un relief accidenté et son développement dans des zones à fortes pentes, en bas des versants et sur les bords de rivières la rendent particulièrement vulnérable au glissement de terrain et aux inondations. Chaque saison des pluies, des quartiers entiers sont affectés par des coulées de boue ou des crues soudaines, souvent aggravées par l’absence d’un système efficace de drainage et d’assainissement.
Dans cette ville, des quartiers entiers se retrouvent construits sans respect des normes sur des versants à forte pente ou en bas de versants vulnérables. La croissance urbaine incontrôlée dans les villes comoriennes engendre des formes d’urbanisation à haut risque, souvent invisible pour les autorités jusqu’à ce qu’une catastrophe les révèle. Le plus récent éboulement de terrain à Mutsamudu a eu lieu à Paré la magari, route vers Hombo faisant comme bilan deux pertes humaines dont une sur place et plusieurs blessées.
Cette catastrophe devra interpeller les autorités compétentes en matière d’urbanisme, d’habitat et d’aménagement. Pour appuyer notre analyse, nous nous référons à DUBOISMAURY A., (1991), « les risques de mouvements de terrain ne relèvent pas uniquement de la géologie, mais aussi de l’organisation sociale de l’espace et de la surcharge du bâti ». À Mutsamudu, l’implantation anarchique d’habitations sur les pentes, sans étude géotechnique préalable et la négligence des autorités responsables du domaine accentue cette vulnérabilité.
En l’absence d’une planification urbaine adaptée, la ville risque de devenir foyer de vulnérabilités structurelles face aux aléas climatiques. Toutefois, les habitations dans des zones à risques ne cessent de s’accroitre.
Les images des habitations érigées aux bords de la rivière dans le quartier Boedza à Mutsamudu témoignent d’une réalité alarmante : la construction anarchique en zone à risque. Sans fondations solides ni respect des normes de sécurité, ces maisons sont directement exposées aux crues soudaines, à l’érosion des berges et aux inondations fréquentes. Cette situation met en péril non seulement les biens, mais surtout la vie des habitants. Elle rappelle l’urgence d’une régulation stricte de l’occupation du sol et d’une politique d’aménagement du territoire adaptée aux risques naturels.
Fomboni : extension urbaine incontrôlée dans des zones à risques
Fomboni, sur l’île de Mohéli, connaît également une dynamique de croissance urbaine marquée. L’installation de nouveaux habitants dans des zones sensibles, notamment de basses plaines ou des littéraux expose la ville à des risques accrus. Pendant la saison des pluies, Fomboni est régulièrement touchée par des inondations, parfois amplifiées par l’absence de systèmes d’écoulement des eaux de pluie.
Cette photo met en évidence une problématique majeure à Fomboni : l’absence totale de système d’écoulement des eaux pluviales. Dans cette ville à topographie plane, où l’eau de pluie ne peut naturellement s’évacuer, chaque averse devient une menace. Les rues se transforment en mares, les habitations sont envahies et les activités quotidiennes paralysées. Ce manque d’infrastructure hydraulique expose directement la population à des risques accrus d’inondation, de maladies hydriques et de pertes matérielles. Une gestion urbaine adaptée s’impose de toute urgence pour protéger les habitants et anticiper les impacts du changement climatique.
À cela s’ajoute une menace silencieuse, mais croissante : la montée du niveau de la mer, qui met en danger certaines zones côtières de la ville. Le développement urbain se fait souvent sans cadre réglementaire sociale, ce qui conduit à une occupation désordonnée de l’espace, au détriment de la sécurité des populations et de la durabilité environnementale.
Les zones de Fomboni situées entre 0 et 5 mètres d’altitude, identifiées comme à fort risque de submersion marine, souvent densément peuplées, concentrent des infrastructures essentielles, des habitations et des zones d’activités vulnérables. La faible élévation du terrain, combinée à l’érosion côtière et à la montée du niveau de la mer, accentue la fragilité de ces espaces. À travers cette représentation cartographique, on perçoit clairement l’urgence de renforcer les dispositifs de protection côtière, de repenser l’aménagement urbain et de sensibiliser la population aux risques imminents liés au changement climatique.
Vers une planification urbaine intégrée, inclusive et résiliente à Moroni, Mutsamudu et Fomboni
Face à ces défis multiples et localement différenciés, les outils de planification urbaine doivent être repensés pour répondre aux enjeux spécifiques de chaque ville. Il ne s’agit plus seulement d’encadrer la croissance urbaine, mais de la rendre compatible avec les impératifs de durabilité et de résilience. Cela implique d’agir simultanément sur plusieurs leviers essentiels.
Tout d’abord, l’élaboration d’une cartographique fine et actualisée des zones à risques constitue un socle indispensable. Cette cartographie doit tenir compte des différents types de vulnérabilités, submersion marine, inondations, glissements de terrain et être intégrée systématiquement dans les documents d’urbanisme (plans d’occupation des sols, schémas directeurs, permis de construire). Elle permettra d’orienter les choix d’aménagement, d’identifier les zones à préserver et de planifier les futurs développements urbains de manière plus sécurisée.
Parallèlement, la régulation de l’occupation du sol doit être renforcée, afin d’éviter l’implantation d’habitations ou d’infrastructures dans des zones à haut risque. Cela implique une révision des politiques foncières, un contrôle plus rigoureux des constructions informelles et une meilleure coordination entre les services d’urbanisme, de l’environnement et de la protection civile. Des mécanismes de sensibilisation et de participation citoyenne doivent également accompagner ces mesures pour garantir leur acceptabilité sociale.
Enfin, une planification urbaine résiliente passe par le développement d’infrastructures adaptées aux réalités climatiques actuelles et futures. Il s’agit notamment de mettre en place des systèmes de drainage efficaces pour limiter la stagnation des eaux pluviales, de construire des routes surélevées pour assurer l’accessibilité même en période de fortes pluies, et d’ériger des murs de soutènement pour stabiliser les zones en pente. Ces infrastructures doivent être pensées en tenant compte des projections climatiques à long terme et des besoins réels des populations locales.
Conclusion
Construire des villes comoriennes résilientes face au changement climatique nécessite donc une approche intégrée, fondée sur la connaissance du territoire, la prévention des risques et la participation citoyenne. C’est à ce prix que Moroni, Mutsamudu et Fomboni pourront devenir des pôles urbains durables, capables d’offrir un cadre de vie sûr et digne à leurs habitants dans un contexte climatique de plus en plus incertain.















