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vendredi 16 octobre 2026 | Édition n° 601 | Moroni, Union des Comores
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Viols sur mineurs aux Comores : entre condamnations et libérations scandaleuses

Lecture 9 min

Dans un archipel où les violences sexuelles sur les enfants explosent, le système judiciaire comorien oscille entre décisions exemplaires et libérations incompréhensibles. Plongée dans un système où l’argent et les relations semblent parfois peser plus lourd que la loi.

Par Younoussa Hassani, Fondateur du mensuel Al-Mashawiri

Les chiffres donnent le vertige. Sur les 722 cas de violences enregistrés aux Comores en 2024, plus de 82% des victimes sont des filles âgées de 11 à 17 ans. Pire encore, le dernier bulletin trimestriel de 2025 fait état de 202 cas de violences signalées en trois mois seulement, dont 92 violences sexuelles, en nette augmentation par rapport au trimestre précédent. Des statistiques qui, comme le souligne le directeur de la protection sociale Idriss Ali Charif, ne représentent probablement qu’une fraction de la réalité, tant le silence reste la règle dans ce domaine.

Une réalité alarmante

« La violence sexuelle contre les enfants existe et elle touche toutes les familles, sans distinction. Le silence protège l’agresseur, jamais l’enfant », alerte Nassabya Ibouroi, directrice des affaires sociales en charge de la protection des enfants et des femmes.

Les agresseurs sont souvent des proches, membres de la famille : oncles, cousins, beaux-parents ou personnes de confiance chargées de les garder. Un enseignant coranique de Tsidjé, un pompier ayant violé sa nièce de 10 ans, un père ayant abusé de sa fille de 12 ans : les affaires qui éclatent au grand jour révèlent un schéma glaçant où l’autorité et la confiance sont systématiquement instrumentalisées.

La justice comorienne peut parfois se montrer ferme. En juin 2025, Mohamed Moussa Moudjahidi, ex-cadre de la Banque de développement des Comores, a été condamné à sept ans de prison ferme pour agression sexuelle sur une mineure de 15 ans, avec circonstance aggravante d’ascendance sur la victime. Une décision salutaire qui montre que, quand la procédure suit son cours, la justice peut frapper fort.

En 2022, la Cour d’assises de Moroni avait condamné à la peine de mort un individu pour le viol et l’assassinat de la petite Faina Rahim, cinq ans. Bien que la peine capitale soit rarement exécutée aux Comores – la dernière exécution remontant à 1998 – elle reste inscrite dans le Code pénal et prononcée dans les affaires les plus graves. Le violeur de Faina, mineur au moment des faits, avait quant à lui écopé des travaux forcés à perpétuité.

Quand la justice libère les bourreaux

Mais ces condamnations exemplaires contrastent cruellement avec une réalité bien plus sombre : celle d’une justice qui libère les agresseurs, parfois sans explication valable, souvent contre de l’argent.

Le cas le plus emblématique reste celui rapporté par la Cour d’appel de Moroni qui, siégeant en juin dernier, a libéré un violeur de fillette de 12 ans en échange de 3000 euros. Cette décision a suscité une vague d’indignation dans l’opinion publique, d’autant que la multiplication des viols sur mineurs est devenue une préoccupation majeure aux Comores.

À Mohéli, en juin 2025, un oncle accusé d’avoir abusé et mis enceinte sa nièce de 13 ans a été libéré après que le père de la victime aurait versé de l’argent à des autorités locales. L’agresseur reste introuvable, et les habitants de Zourdani ont menacé de bannir à la fois le père et l’oncle, tant l’affaire a choqué les consciences.

La corruption au cœur du système

Ces affaires révèlent une gangrène qui ronge le système judiciaire : la corruption. Une responsable du Service d’écoute de Ndzuani, Fatima Bacar, s’est élevée à plusieurs reprises contre des libérations sous caution accordées à des violeurs d’enfants. Dans un cas, un homme accusé d’avoir violé une fillette de trois ans – qui avait nécessité des points de suture au niveau de l’appareil génital – a été libéré en moins de deux semaines. Le juge chargé de l’instruction a reconnu que le Service d’écoute aurait dû être informé, puis a justifié sa décision par un certificat médical évoquant la maladie du suspect, avant de déclarer finalement que le viol n’était pas prouvé.

« La famille de la victime craint qu’à l’heure actuelle, l’homme ne se soit déjà enfui vers Mayotte », alertait déjà Fatima Bacar.

Pression et impunité : l’armée visée

L’impunité ne concerne pas seulement les citoyens ordinaires. Plusieurs affaires ont impliqué des membres de l’armée comorienne, avec des tentatives évidentes d’obstruction à la justice. Un militaire accusé d’agression sexuelle sur une mineure de 13 ans a vu le Chef du Corps de l’Armée tenter d’obtenir sa libération. Le commissaire de la brigade des mineurs aurait refusé cette intervention, permettant finalement la radiation de l’armée du mis en cause.

Un autre militaire, ancien de l’armée nationale, a été interpellé à Mohéli en septembre 2026 pour avoir agressé sexuellement sa fille de 14 ans. Une affaire qui rappelle que les figures d’autorité, qu’elles soient familiales ou institutionnelles, sont souvent les principaux auteurs de ces crimes.

Les freins à une justice efficace

Un arsenal juridique qui peine à s’appliquer

Le nouveau Code pénal adopté en octobre 2021 reconnaît désormais le viol et les agressions sexuelles comme des crimes à part entière. Pourtant, comme l’a souligné le représentant de la société civile Karimou Abdoulwahab, lors d’un panel sur l’équité du genre, « un écart croissant existe entre les textes juridiques et la réalité du terrain ».

La loi du 31 décembre 2005 relative à la protection de l’enfance prévoit des dispositions spécifiques pour les mineurs, mais son application reste défaillante. Les mesures éducatives plutôt que répressives, prévues pour les mineurs de moins de 15 ans, sont parfois utilisées comme des boucliers par des agresseurs qui jouent sur les failles procédurales.

Le silence comme complice

La pression sociale et communautaire constitue un obstacle majeur à la dénonciation. Selon Nassabya Ibouroi, « le silence, la pression sociale exercée par le village pour étouffer les affaires, ainsi que la faible connaissance des droits de l’enfant, constituent autant d’obstacles à une prise en charge rapide et efficace » .

Les familles hésitent souvent à porter plainte, craignant la stigmatisation ou la honte. Quand elles le font, la lenteur des procédures judiciaires décourage parfois les poursuites. Une affaire peut traîner pendant des années, laissant les victimes sans protection réelle.

En août 2023, quatre journalistes comoriens ont été condamnés à neuf mois de prison avec sursis et à une amende pour avoir rapporté des faits présumés de violence sexuelle au sein de la radiotélévision publique. La Fédération internationale des journalistes a dénoncé « un dangereux précédent pour la liberté d’expression et la lutte contre les violences sexuelles ». Cette condamnation envoie un message alarmant : dénoncer les abus peut coûter cher, même aux professionnels de l’information.

Des efforts insuffisants

Le gouvernement comorien affirme prendre le problème au sérieux. Sept nouveaux centres d’écoute et de protection pour les enfants et les femmes victimes de violences ont été ouverts. La France a également apporté son soutien, finançant la mise en place de salles d’audition adaptées aux mineurs dans les trois îles de l’archipel, avec une enveloppe de 2,5 millions d’euros pour renforcer les capacités de l’institution judiciaire comorienne.

Un tribunal spécial pour enfants a été mis en place grâce à un appui de l’UNICEF, et un quartier général dédié aux mineurs a été inauguré à la maison d’arrêt de Moroni. Le Service d’écoute travaille désormais en étroite collaboration avec la justice, la police, la gendarmerie, les structures de santé et les leaders communautaires pour tenter de briser le tabou.

Pour autant, ces initiatives restent insuffisantes face à l’ampleur du phénomène. « Les services d’écoute restent trop peu connus, et les comportements ne changent pas assez vite », a reconnu la ministre chargée de la promotion du Genre, Fatima Ahamada.

Une réforme en profondeur s’impose

Les viols sur mineurs aux Comores ne sont pas seulement une tragédie humaine ; ils révèlent un système judiciaire en crise, où les condamnations exemplaires côtoient des libérations scandaleuses, où l’argent et les relations peuvent acheter l’impunité, où les victimes sont trop souvent doublement brisées : par leur agresseur d’abord, par une justice qui les abandonne ensuite.

Comme l’a rappelé le président Azali Assoumani lors du panel sur l’équité du genre, le problème est « transversal, à la croisée du droit, de la culture et du social ». La solution nécessitera une mobilisation de toute la société : réforme judiciaire en profondeur, lutte contre la corruption, sensibilisation des communautés, et, surtout, volonté politique de traiter ce fléau comme une priorité nationale.

Tant que les violeurs d’enfants pourront espérer une libération contre quelques centaines d’euros, tant que les familles hésiteront à dénoncer par peur de la stigmatisation, tant que les journalistes seront condamnés pour avoir rapporté les faits, la justice comorienne restera une justice à deux vitesses, où la protection des plus vulnérables est sacrifiée sur l’autel de l’impunité.

« Protéger un enfant, c’est écouter, dénoncer et agir. Il est temps de mettre fin à cette violence et de garantir aux enfants un avenir sûr et digne » . Ces mots de Nassabya Ibouroi résument l’urgence d’une situation qui ne peut plus attendre.



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