Le débat sur l’armée ne doit pas être confisqué ni étouffé. Il concerne chaque citoyen. Il touche au cœur même de notre contrat social. Refuser de poser des questions aujourd’hui, c’est accepter demain une armée déconnectée de la nation, vulnérable aux dérives et incapable de remplir sa mission fondamentale. Mais au-delà des principes, une urgence s’impose : clarifier les rôles.
Par AHMED Mohamed alias Ben. Coordinateur Général du ROC
La question militaire, à mon avis, n’est pas une question technique. Elle est existentielle. Elle touche au cœur même de l’État, à sa crédibilité, à sa survie. Car une évidence s’impose : une nation sans armée républicaine forte est une nation fragile. Mais une armée sans la République et ses valeurs est une menace permanente.Or, depuis des décennies, notre pays oscille dangereusement entre ces deux failles.

Que doit être une armée dans un État « moderne » ? Une institution disciplinée, au service exclusif de la nation, garante de l’intégrité territoriale et de la sécurité des citoyens. Et que voyons-nous aux Comores ? Une institution trop souvent instrumentalisée, politisée, parfois humiliée, et régulièrement détournée de sa vocation première. Promotions opaques, loyautés personnelles, confusion des rôles : l’armée comorienne a été progressivement enfermée dans une logique qui n’est ni républicaine ni professionnelle. Disons-le clairement : une armée qui sert un « homme », un clan ou un système ne sert plus la nation.
L’illusion d’une armée classique
Les Comores ne sont ni une puissance continentale ni un État en guerre permanente. Notre réalité est celle d’un archipel dispersé, exposé à des défis bien spécifiques : surveillance maritime, pêche illégale, trafics, catastrophes naturelles, vulnérabilité économique. Dans ce contexte, persister dans une vision classique, coûteuse et inefficace de l’armée relève de l’aveuglement. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une armée de parade. C’est d’une force légère, mobile, disciplinée, tournée vers la mer et la protection des populations et de notre écosystème. Or,le véritable mal est là.
Tant que l’armée sera perçue comme un levier de pouvoir, tant que les carrières dépendront de la proximité avec le sommet de l’État, aucune réforme ne sera crédible. Le soldat ne doit pas être un militant en uniforme. Il doit être un serviteur de la loi. Aujourd’hui, la confusion persiste. Et elle est dangereuse. Lorsque l’armée entre dans le jeu politique, elle finit toujours par fragiliser l’État qu’elle prétend protéger.
Trois forces, trois missions
Au sein de notre force de défense, le véritable désordre ne tient pas seulement aux hommes. Il tient à une confusion persistante et dangereuse entre armée, gendarmerie et police. Trois forces, trois missions, mais trop souvent un seul et même flou opérationnel.
À l’armée : la souveraineté, rien d’autre
Dans un État insulaire comme le nôtre, la mission de l’armée signifie : sécurisation des espaces maritimes, lutte contre les intrusions et trafics transnationaux, appui en cas de catastrophes majeures. En revanche, le maintien de l’ordre public n’est pas une mission militaire. Chaque fois que l’armée est utilisée pour gérer des tensions internes, c’est un aveu d’échec de l’État. Et c’est ouvrir la porte à toutes les dérives.
À la gendarmerie : le lien stratégique entre sécurité et territoire
La gendarmerie, par ailleurs, doit être renforcée dans son rôle pivot. Force à statut militaire, mais à vocation intérieure, elle est la mieux placée pour assurer la sécurité dans les zones rurales et interîles, lutter contre la criminalité organisée, faire respecter la loi avec discipline et proximité. Encore faut-il lui donner les moyens d’agir : formation adaptée, indépendance opérationnelle, ancrage territorial réel. La gendarmerie ne doit plus être une force d’appoint. Elle doit devenir l’épine dorsale de la sécurité nationale intérieure.
À la police : la première ligne de la République
La police est le visage quotidien de l’État. C’est elle que le citoyen voit, interpelle, juge. Elle doit être professionnelle, formée aux droits humains, présente dans les quartiers, capable de prévenir autant que de réprimer. Or, aujourd’hui, trop souvent, elle est affaiblie, contournée, voire marginalisée. C’est une erreur stratégique. Car une police faible appelle l’intervention de l’armée. Et une armée dans les rues est toujours le symptôme d’un déséquilibre grave.
À chaque force sa mission. À chaque mission sa responsabilité. L’armée protège la nation contre les menaces extérieures. La gendarmerie sécurise le territoire avec rigueur. La police garantit l’ordre public au quotidien. Mélanger ces rôles, c’est affaiblir tout le monde. Les clarifier, c’est renforcer l’État.
Refonder : une exigence, pas une option
La refondation de notre force de défense ne peut plus être un slogan. Elle doit être un chantier national. Elle suppose des choix clairs et courageux : rompre définitivement avec les promotions de complaisance, refonder la formation autour du droit, de l’éthique et de la République, instaurer un contrôle parlementaire réel et transparent, garantir des conditions de vie dignes aux militaires, limiter strictement l’intervention de l’armée dans les affaires intérieures. Et surtout, elle exige une ligne rouge intangible : l’armée ne gouverne pas. Elle protège. Tout compte fait, il ne peut y avoir une armée républicaine sans contrôle civil effectif.
Un budget opaque, des décisions prises dans l’ombre, une absence de redevabilité : voilà le terreau de toutes les dérives. À l’inverse, une armée respectée est une armée contrôlée, encadrée, inscrite dans un État de droit vivant. Aussi, l’Assemblée nationale, la justice, la société civile doivent jouer leur rôle. Non pour affaiblir l’armée, mais pour la légitimer.
Le moment est venu de choisir. Continuer dans l’ambiguïté actuelle, c’est accepter une force de défense fragile, instrumentalisée, et donc un État vulnérable. Refonder, c’est bâtir une institution solide, respectée, au service exclusif de la nation. Ce choix n’est pas militaire. Il est profondément politique.
Refonder l’armée, la gendarmerie et la police, ce n’est pas seulement réorganiser des institutions. C’est réécrire le pacte entre la force et le droit. Car une chose est certaine : là où les missions sont floues, les abus prospèrent. Mais, là où les responsabilités sont claires, la République s’enracine.
Les Comores ont-elles besoin d’une armée puissante ? Pour faire face à quelle menace ? Elles ont besoin plutôt d’une armée juste et républicaine. Car au fond, la véritable force d’une armée ne réside ni dans ses armes, ni dans ses effectifs, mais dans une seule chose : sa loyauté indéfectible à la République. Et sans cette loyauté, ce n’est pas seulement l’armée qui vacille. C’est la nation tout entière.














