L’historiographie de Mayotte, comme celle de l’archipel des Comores dont l’île fait partie, a longtemps souffert d’un paradoxe saisissant : elle n’a jamais fait l’objet d’une synthèse historique complète depuis la colonisation jusqu’à nos jours. La mémoire collective reste largement orale, transmise au sein des familles et des villages.
Par Younoussa Hassani
Luc Legeard, enseignant installé à Mayotte, a publié récemment, aux Éditions Cœlacanthe, un ouvrage qui est le résultat d’un travail de longue haleine : « Mayotte d’hier et d’aujourd’hui. De la colonie au département (1841-2023) ». Sa sortie a coïncidé avec les cyclones Chido et Dikeledi qui ravagèrent l’île en décembre 2024 et janvier 2025. Le livre se trouve ainsi propulsé au cœur de l’actualité, alors que la reconstruction de Mayotte impose de comprendre les ressorts profonds de son histoire.

1. La construction d’une colonie (1841-1898)
Le travail, nourri par une fréquentation assidue des Archives départementales de Mayotte (dont il cite des dizaines de cotes), par la lecture des journaux locaux, par l’exploration des ouvrages scientifiques et par des rencontres avec des témoins, se caractérise par son ambition synthétique. Il ne se contente pas de retracer les grandes lignes de l’histoire politique de l’île : il s’attache aussi, comme il l’indique dans son avertissement, à écrire « une histoire autre : celles des humbles, des inconnus qui firent Mayotte au quotidien ». Les travailleurs engagés, les soldats, les colons modestes, les femmes du mouvement des « Chatouilleuses » – tous trouvent leur place dans cette fresque.
Son approche s’inscrit dans le renouveau de l’histoire sociale et culturelle. Mais, l’auteur n’ignore pas pour autant l’histoire politique : il en fait même l’ossature chronologique de son ouvrage, qui débute en 1841 avec l’achat de l’île par la France et s’achève en 2023, au terme d’une année marquée par l’opération Wuambushu.
Le titre même de l’ouvrage – Mayotte d’hier et d’aujourd’hui – constitue un parti pris historiographique assumé : celui de montrer la continuité profonde des problèmes qui traversent l’histoire de l’île. « On constatera que les problèmes d’aujourd’hui existaient déjà hier », écrit Luc Legeard dans son avertissement. « Ainsi le problème de l’eau, de l’immigration, des communications. Sur une île, les difficultés sont récurrentes. Elles ont seulement, avec le temps, changé d’échelle. »
Reconnaissances et prise de possession
L’enquête de Luc Legeard commence par une immersion dans les explorations maritimes des années 1839-1841, qui allaient sceller le destin de Mayotte. En juillet 1839, le Gouverneur de La Réunion, Anne de Hell, charge son aide de camp Pierre Passot d’effectuer une mission de reconnaissance aux abords de Madagascar et dans les Comores. À bord du Colibri, Passot se rend à Diégo Suarez, à Nosy-Bé où il est reçu par la reine Tsiouéko, puis à Mohéli et Anjouan. Il s’agit, note l’historien, de « consulter tous les protagonistes autochtones pour mieux comprendre les enjeux de pouvoir et ne pas commettre d’impairs rédhibitoires”.
En avril 1840, Anne de Hell confie une nouvelle mission au lieutenant de vaisseau Aimable Constant Jehenne, à bord de la gabare La Prévoyante. Passot l’accompagne. Le 14 juillet, Jehenne propose à la reine Tsiouéko de céder Nosy-Bé à la France. Elle accepte. Ce n’est qu’en août 1840 que Jehenne fait la toute première reconnaissance de Mayotte. Il est « frappé des avantages que l’on pourrait retirer d’une position comme celle de Mayotte ».
Luc Legeard insiste sur l’importance stratégique de cette découverte. Mayotte est entourée « d’une immense ceinture de coraux » qui forme une barrière naturelle. La rade, « la plus commode de toutes celles qu’il n’ait jamais visitées », peut abriter des escadres entières. Les officiers français comparent avantageusement ce site à ceux de Nosy-Bé et de Madagascar. Pourtant, l’évaluation des ressources agricoles est plus réservée. Jehenne note que « les montagnes occupent une grande partie de l’île, et le terrain dont elles sont formées est rougeâtre et généralement de mauvaise qualité ». Mayotte, conclut-il, « ne pourra donc être qu’une position maritime pour la France ».
Le 25 avril 1841, le sultan Andriansouli cède Mayotte à la France. Le traité est ratifié le
10 février 1843. Le 14 juin 1843, Pierre Passot, à la tête des artilleurs et des soldats du 3e Régiment d’Infanterie de Marine, prend possession de l’île. Son discours aux soldats est empreint d’une solennité qui traduit la conscience d’un basculement historique : « Nous sommes venus à Mayotte pour prendre au nom de sa majesté le roi des Français possession de cette île. À dater de ce moment, cette île va être possession française et ses habitants sujets de notre roi. » Mais, Passot insiste aussi sur le respect à accorder aux populations locales : « Vous respecterez leurs préjugés et leurs croyances. Rappelez-vous qu’en tous les lieux, la propriété est inviolable. »
L’abolition de l’esclavage : une réforme sous tension (1846-1847)
Dès les premières années de la colonie, la question de l’esclavage devient centrale. Le recensement de 1846 dénombre 5 268 habitants, dont 2 733 esclaves, soit un peu plus de la moitié de la population totale. L’ordonnance royale du 9 décembre 1846, préparée par le baron Ange de Mackau, ministre de la Marine et des Colonies, abolit définitivement l’esclavage à Mayotte.
Mais la mise en œuvre de cette réforme se heurte à des résistances immédiates. Luc Legeard analyse avec précision les difficultés auxquelles se trouve confronté le commandant Passot. Les propriétaires d’esclaves menacent de quitter l’île, entraînant avec eux leurs anciens captifs. Le 9 juillet 1847, le Conseil d’Administration se réunit en urgence. Passot expose que « les informations recueillies depuis trois jours ne peuvent plus laisser de doute sur la détermination des propriétaires à s’expatrier et des esclaves à suivre leurs maîtres ».
Face à ce danger de dépopulation générale, une commission d’évaluation est mise en place. Du 15 juillet au 2 septembre 1847, elle libère 746 esclaves contre indemnité et en affranchit 323. Mais 1 253 esclaves déclarent vouloir suivre leurs maîtres. Le Conseil d’Administration doit adopter des mesures pragmatiques : les affranchis sont tenus de justifier d’un engagement de travail de cinq années dans l’île même.
Luc Legeard montre comment cette transition marque le début du système de l’engagisme qui va durablement structurer l’économie mahoraise. Il note aussi l’originalité de Mayotte dans l’empire colonial français : le recensement de 1846 montre que le nombre de femmes esclaves est à peu près égal à celui des hommes, « ce qui est loin d’exister dans les autres colonies ». Il en résulte, écrit Passot, « que presque tous les esclaves vivent dans l’état de mariage ».
Le temps des fortifications : Dzaoudzi, place imprenable (1843-1850)
Parallèlement, l’administration coloniale engage d’importants travaux de fortification sur l’îlot de Dzaoudzi. Le 24 janvier 1844, Anne de Hell avait déjà donné l’ordre d’étudier les aménagements nécessaires. L’idée force était de rendre l’îlot « inexpugnable en cas d’attaque ». Un premier projet est élaboré en 1846 sous la direction du capitaine du Génie Stanislas Fortune Livet.
Pour loger civils et militaires, sept maisons en bois de sapin sont envoyées de France et montées en 1847. Une batterie est achevée, un magasin à poudre aménagé. Une digue de 120 mètres de long, faite de pierres perdues, assure la communication entre Dzaoudzi et Pamandzi. Luc Legeard note que ces constructions, si elles semblent aujourd’hui modestes, représentent un effort considérable pour l’époque.
Dès 1850, cependant, la viabilité de ce projet est remise en cause. Une inspection de la Station navale de l’océan Indien dresse un bilan alarmant : « Les grandes herbes ont envahi les endroits où ces travaux ont dû être exécutés ». Surtout, la commission Cécile, réunie à Paris entre décembre 1849 et mars 1850, conclut à l’abandon définitif de Mayotte en qualité d’établissement militaire. La raison invoquée par l’amiral Jean Baptiste Cécile est sans appel : « Il suffit de réfléchir un seul instant à la situation respective des deux parties, à l’immense disproportion des moyens de l’attaque et de ceux de la défense. Nos sacrifices auraient abouti en définitive à ce résultat final. Nous aurions bâti des forts, fondé un arsenal, uniquement pour les livrer un jour à l’Angleterre ».
L’essor et le déclin de l’économie sucrière (1850-1880)
L’échec du projet militaire conduit les autorités à orienter Mayotte vers l’agriculture commerciale. Dès 1856, onze établissements emploient 1 213 travailleurs engagés et produisent 52 tonnes de sucre sur 519 hectares. Le café est également cultivé sur 32 hectares. La production sucrière atteint 1 935 tonnes en 1869. L’usine de Dembéni dispose alors d’une machine à vapeur de 25 chevaux, les usines de Combani et Dzoumogné de machines de 10 chevaux.
Luc Legeard analyse en détail le fonctionnement de ces établissements. Il souligne les difficultés auxquelles se heurtent les colons : manque de main-d’œuvre, insuffisance des infrastructures routières, éloignement des marchés. Le rapport d’un officier de 1852 décrit avec réalisme l’usine de la Société des Comores : « Cet appareil est une misérable machine à vapeur déjà fort usée, sans doute avant son introduction dans notre colonie, qui sans cesse détraquée interrompt à tout instant la fabrication ».
La prospérité apparente masque de profondes fragilités. Les colons peinent à trouver les capitaux nécessaires. Victor Basset-Villéon, capitaine au long cours, écrit en 1853 au ministre : « Il nous faut environ 300 000 francs pour élever une sucrerie productive et il est évident que si nous possédions cette fortune, aucun de nous n’irait s’enterrer à Mayotte ». La diversification des cultures – café, cacao, vanille, plantes à parfum – est tentée, mais reste marginale.
En 1869, 1 800 travailleurs sont engagés sur l’île. L’exportation de sucre atteint son apogée. Mais l’optimisme des planteurs est tempéré par la réalité des coûts de transport et des fluctuations du marché. Le gouverneur Philibert Bonfils écrit en 1852 avec une lucidité prophétique : « J’affirme que jamais Mayotte ne participera aux avantages que l’île arabe de Zanzibar retire de sa position sur la côte d’Afrique ».
L’insurrection de 1856 : le refus du travail forcé
Le 17 mars 1856, deux crimes marquent le début d’une insurrection majeure qui va secouer la colonie. Amissy, un Mozambicain, tue un garde forestier. Le lendemain, Abdallah Diri, « un commandeur d’habitation », est assassiné. Les travailleurs des castes mozambiques et sakalaves abandonnent leurs habitations. Armés d’arcs, de flèches et de sagaies, ils sont bientôt 400 à 500 hommes.
Luc Legeard reconstitue avec minutie les causes de ce soulèvement. Les insurgés formulent leurs doléances lors d’un kabar organisé par le colon Paulin Ciret. Ils se plaignent des mauvais traitements infligés par la police, des retenues abusives sur les salaires, du remplacement de la ration quotidienne par une indemnité forfaitaire jugée insuffisante. Le Commandant supérieur Verand reconnaît que ces plaintes « ont bien quelques fondements ». Il note que les agents de police « abusent quelquefois de l’autorité dont ils sont pourvus » et que « la suppression de la ration en nature est fort malheureusement vraie ».
La répression est impitoyable. Après plusieurs expéditions militaires, le chef des insurgés, Bakary Koussou, est capturé. Jugé par un Conseil de justice, il est condamné à mort et exécuté le 22 juin 1856 à 8 heures du matin, sur la place de France à Dzaoudzi. Luc Legeard cite la lettre du commandant Verand au ministre : « La mort de cet homme était nécessaire. Il fallait un exemple terrible et prompt pour montrer aux populations notre justice ». Le calme est rétabli, mais les causes profondes du mécontentement demeurent.
Chapitre 6. Les incendies et la destruction des forêts (1864-1884)
L’un des apports les plus originaux de l’ouvrage de Luc Legeard est l’attention qu’il porte aux questions environnementales. Dès les années 1860, les autorités prennent conscience de la destruction massive des forêts de Mayotte. En 1864, le commandant Gabrié s’alarme : « J’ai adopté des mesures pour arrêter le fléau des incendies qui, dans la saison sèche, dévastent tous les ans de grandes étendues de bois dans l’unique but de déblayer le sol pour y planter du riz ».
En 1869, le Conseil d’Administration constate que « plusieurs milliers d’hectares de bois de petite futaie et 1200 hectares de bois de haute futaie ont été détruits ». En 1884, une commission forestière établit qu’il ne reste plus que 1 420 hectares de forêt sur les 5 935 hectares d’origine. « Dans deux ou trois ans au plus, si l’on n’apporte pas de remèdes à cette situation, il n’y aura plus un arbre à Mayotte », conclut le rapport.
Luc Legeard montre comment ce déboisement a des conséquences désastreuses sur le régime des eaux. En 1882, l’aiguade de Mamoudzou est déclarée tarie. En 1884, le propriétaire de Dembéni note que « la rosée qui autrefois était si abondante à Mayotte le matin, et qui contribuait à entretenir la végétation a complètement disparu depuis deux ans ». Le décret du 2 août 1886, signé par Jules Grévy, interdit enfin le déboisement par le feu, mais il est trop tard : les forêts ont été ravagées, et les sécheresses deviennent récurrentes.
Sources et bibliographie de Luc Legeard
Archives consultées
•Archives départementales de Mayotte : séries 5MI 1 à 5MI 60 (lettres des commandants supérieurs, rapports du Conseil d’Administration, correspondances ministérielles), 3MI 4, 3MI 13, 5MI 83, 5MI 84 (correspondances relatives à l’exil des princes comoriens), 99 J 1 (papiers de Louis Mizon)
• Jehenne, Aimable-Constant, Renseignements nautiques et autres sur l’île de Mayotte, Imprimerie Royale, Paris, 1843
• Catalogue officiel de l’Exposition internationale de 1878 à Paris, colonies françaises
• Exposition universelle de 1889, Catalogue officiel, J. Bell, Paris, 1889
• Guide des colonies françaises et pays de protectorats à l’Exposition universelle de 1889, Société des études coloniales et maritimes, Paris, 1889
• Gevrey, Alfred, Essai sur les Comores, Pondichéry, 1870 (réédition Baobab, 1997)
• Vienne, Emile, Notice sur Mayotte et les Comores, Exposition universelle de 1900
• Exposition coloniale de Marseille, Guide officiel, Barlatier, Marseille, 1906
• Les colonies françaises, notices illustrées, sous la direction de Louis Henrique, 1900
• Les Chatouilleuses, la révolte des femmes, 1966-1976, Conseil général de Mayotte, Mamoudzou, 2014
Ouvrages de référence
• Boisadam, Philippe (de), Mais que faire de Mayotte ? Analyse chronologique de l’affaire de Mayotte (1841-2000), L’Harmattan, Paris, 2009
• Bonnelle, François (dir.), Rapport officiel au Secrétaire d’État à l’Outre-mer “Réflexions sur l’avenir institutionnel de Mayotte”, La Documentation française, Paris, 1998
• Fontaine, Guy, Mayotte, Karthala, Paris, 1995
• Gohin, Olivier (dir.) et Maurice, Pierre (dir.), Mayotte : actes du colloque universitaire tenu à Mamoudzou les 23 et 24 avril 1991, LGDJ et Université de La Réunion, 1992
• Ibrahime, Mahmoud, Saïd Mohamed Cheikh (1904-1970). Parcours d’un conservateur, Komedit, Moroni, 2008
• Martin, Jean, Comores, quatre îles entre pirates et planteurs, L’Harmattan, Paris, 1983
• Pujo, Pierre, Mayotte la française, France-Empire, Paris, 1994
* Fondateur du mensuel Al-Mashawiri, étudiant en génie informatique














