La bouillie de sagou a une place privilégiée sur la table de la rupture du jeûne comorien, du moins dans certaines régions de Ngazidja. Elle ouvre souvent le repas par sa douceur. Sa fabrication est exigeante, mais rentable pendant le mois de Ramadan.
Par Fatouma Ali Saïd Abdallah
Dès que le muezzin appelle à la salât ansuri, les grosses cuillères raclent les marmites pour terminer la cuisson. La bouillie de sagou, fécule délayée, eau, lait, sucre ou sel passe tiède dans les bols. Hydratation douce, glucides lents. Pour certains foyers, c’est la bouillie de maïs qui fait ce travail. Pour Masiwa, trois maris et une productrice racontent pourquoi le sagou l’emporte dans leurs familles respectives.

Salim Yasser, chauffeur de taxi‑brousse, père de quatre enfants, explique qu’il commence ses tournées avant l’aube et qu’il arrête son travail seulement après l’ansuri et donc il rompt souvent fatigué. « Quand je rentre, ma femme verse déjà le sagou dans les bols. Elle le fait léger, avec du lait en poudre et juste un trait de sucre. J’y mélange une pincée de cannelle pilée au mortier. Ce que j’apprécie, c’est la sensation, près de douze heures sans eau, la bouillie glisse, elle apaise la soif sans remplir. Je peux boire un verre d’eau, manger deux dattes, prendre cette ration tiède, puis aller prier à la mosquée du quartier ».
Il ajoute qu’un kilo de farine de sagou dure trois soirs, bien moins cher que les jus. Les enfants en redemandent, ils appellent ça « le velours ».
Ses paroles répondent à celles de Saïd Youssouf, enseignant en primaire, célibataire. Il raconte qu’il travaille débout toute la journée, « l’appel du maghrib me trouve souvent vidé. Le sagou me redonne un niveau d’énergie stable, pas le coup de fouet du sucre suivi d’un écroulement. Je reste éveillé pour réviser et organiser mes cours du lendemain matin. J’apprécie énormément le fait de rompre le jeûne avec un repas sans conservateur, sans produits chimiques. Ça vient de chez nous et on sait que c’est naturel. Et également ça un bon goût et donne beaucoup d’énergie », a-t-il conclu.
Ahmed Youssouf, menuisier, qui a six enfants à la maison, il passe le Ramadan à poncer, assembler, et livrer des chaises sous la chaleur. « Le soir, je pousse la porte, je sens le sagou avant même d’ôter mes chaussures. Ma femme le préfère nature, sans sucre, avec du lait. On le mange en silence, puis chacun dit alhamdulilahi. Le sagou coûte peu et ça me donne la force de reprendre le lendemain matin, mon travail », dit-il, avant de conclure : « ça me répare le fond avant les brochettes. Sans le bol de la bouillie au sagou posée sur la table, mon ftour semblerait incomplet ».
Antouria Mihidjahi, mariée, mère de cinq enfants, productrice de farine de sagou, a commencé à en faire depuis 2015, presque par hasard. « Je viens d’une famille de cultivateurs. J’ai acheté une machine à broyer les sagous en France, une autre pour écraser les noyaux au Kenya, et j’ai appris seule. La passion s’est installée d’un coup, je ne sais pas vraiment comment le métier est né. Ça contribue financièrement et moralement. Savoir que des gens comptent sur ma farine m’aide beaucoup moralement ; c’est une satisfaction personnelle. C’est épuisant, bien sûr. J’achète jusqu’à cinq cents kilos de noyaux par saison, surtout dans le Mbadjini, parfois le Hamahame Mbude ». Pendant le mois de Ramadan ses commandes doublent, elle n’a pas de mal à écouler ses stocks. « À l’heure actuelle, je n’ai plus rien. Le travail devient plus fatigant et plus rentable, alhamdulilahi », ajoute-t-elle.
Certains préfèrent la bouillie de maïs, plus rustique, et le débat anime parfois les cours le soir. Mais, dans les maisons de Salim, Saïd et Ahmed, le sagou tient le premier rôle : modeste, tiède, il est régulier au cœur du Ramadan.














