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lundi 19 octobre 2026 | Édition n° 601 | Moroni, Union des Comores
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Quand l’insularité devient une fracture pour les Comoriens

Lecture 7 min

Il est des problèmes qui, à force de durer, finissent par être considérés comme une fatalité nationale. Le transport aérien entre la France et l’Union des Comores semble appartenir à cette catégorie.

Par AHMED Mohamed alias Ben. Ancien Directeur Général de l’aviation civile et de la météorologie nationale

Pour de nombreuses familles comoriennes, rejoindre Moroni depuis Paris relève d’un parcours coûteux, parfois compliqué par les correspondances et les contraintes horaires. Pour les étudiants, les travailleurs, les entrepreneurs et les membres de la diaspora, le prix du billet représente une charge importante. Pour un archipel dont une partie essentielle des relations humaines et économiques se construit au-delà de ses frontières maritimes, cette situation appelle une réflexion nationale.

Pourquoi la liaison Paris–Moroni ne bénéficie-t-elle pas d’un service direct régulier répondant aux besoins du marché ? Pourquoi les Comores ne disposent-elles pas d’une compagnie nationale suffisamment solide pour jouer un rôle durable dans leur connectivité internationale ? Et pourquoi le voyage entre les deux capitales reste-t-il financièrement si difficile pour une partie de nos compatriotes ? Ces questions renvoient à la capacité de l’État à définir une stratégie économique, à négocier avec les opérateurs et à transformer les besoins de la population en priorités publiques.

Pour les Comoriens établis en France, le voyage vers le pays d’origine n’est pas toujours un déplacement touristique. Il s’agit parfois de retrouver des parents âgés, d’accompagner un enfant, d’assister à des obsèques, de participer à une cérémonie familiale ou de contribuer à un projet économique. Dans ces circonstances, le billet d’avion n’est pas une dépense ordinaire. Il devient le prix à payer pour maintenir un lien familial, social et national.

Un pays sans stratégie aérienne suffisamment lisible

Les Comores ont connu une compagnie nationale, Air Comores, dont les activités ont cessé en 1995. Cette expérience appartient à l’histoire du pays. Elle devrait servir de point de départ à une réflexion sur les conditions d’une éventuelle relance, et non alimenter de nouvelles promesses sans garanties. Car une compagnie aérienne ne se décrète pas par une annonce officielle. Elle se construit par le capital, la compétence, la discipline financière, la sécurité opérationnelle et la confiance des passagers.

Ainsi, l’État a le choix entre deux scénarios : veut-il seulement disposer d’un transporteur portant les couleurs nationales ou entend-il construire un opérateur capable de fournir un service régulier, de maîtriser ses charges et de résister aux aléas d’un secteur particulièrement exigeant ?

Rappelons qu’une compagnie mal financée peut devenir une charge pour le contribuable. Une entreprise soumise aux intérêts politiques plutôt qu’aux impératifs professionnels peut perdre la confiance de ses partenaires et de ses clients. À l’inverse, un opérateur correctement capitalisé, doté d’une gouvernance indépendante et d’objectifs commerciaux réalistes peut contribuer au développement des échanges et à l’amélioration de la connectivité. Il faut donc sortir du débat symbolique pour entrer dans celui des choix économiques.

Le prix du billet : une question de concurrence

Pourquoi un voyage entre Paris et Moroni peut-il peser aussi lourd dans le budget d’une famille ? La réponse doit être recherchée dans les faits : disponibilité des sièges, saisonnalité, itinéraires, coût des correspondances, frais d’exploitation, taxes et redevances, ainsi que niveau de concurrence entre les transporteurs. Il serait trop facile d’attribuer tous les surcoûts à un seul acteur. Il serait tout aussi insuffisant de considérer les tarifs comme une simple conséquence inévitable de l’insularité.

Les autorités doivent faire établir une analyse indépendante de la formation des prix. Cette analyse devrait comparer les tarifs selon les périodes de voyage, distinguer les coûts réglementaires des coûts commerciaux et identifier les possibilités réelles d’amélioration. Les voyageurs ont besoin de transparence. Ils doivent pouvoir comprendre les conditions tarifaires, anticiper les périodes les plus coûteuses et disposer d’un éventail suffisamment large d’offres.

L’État peut également ouvrir un dialogue avec les compagnies pour examiner des offres adaptées aux familles, aux étudiants et aux voyageurs réservant à l’avance. De telles mesures doivent être négociées sur une base commerciale crédible, sans compromettre la sécurité ni imposer des obligations financièrement intenables.

La diaspora comorienne est un acteur essentiel de la vie économique et sociale du pays. Pourtant, dans le débat sur la politique aérienne, elle risque de n’être considérée que comme une clientèle dont la demande est difficilement évitable. Les associations comoriennes de France, les entrepreneurs, les acteurs du tourisme et les organisations représentatives de la diaspora devraient être aussi associés à une concertation nationale sur la connectivité aérienne. Une telle concertation permettrait de mieux connaître les périodes de pointe, les besoins des voyageurs, les destinations prioritaires et les services attendus.

La diaspora pourrait également examiner, sans en présumer la réussite, les conditions d’une participation volontaire d’investisseurs de la diaspora à un projet aérien structuré. Une telle démarche exigerait un plan d’affaires indépendant, des garanties de transparence, une gouvernance rigoureuse et une protection appropriée des investisseurs. Elle ne doit pas être sollicitée pour combler les déficits d’un projet mal conçu. Elle doit pouvoir participer à un projet dont les objectifs, les risques et les résultats attendus sont clairement établis.

Faire de la connectivité une priorité nationale

Le transport aérien n’est pas isolé des autres priorités nationales. Il touche au tourisme, au commerce, aux investissements, à l’emploi et à la mobilité des compétences. Une connectivité plus fiable peut faciliter les déplacements des visiteurs et des professionnels, améliorer les échanges et renforcer les liens avec la diaspora. Mais ces bénéfices ne sont ni automatiques ni garantis : ils dépendent de la qualité des infrastructures, des services, du cadre économique et de la viabilité des liaisons proposées. C’est précisément pour cette raison, à mon avis, qu’une politique aérienne doit s’inscrire dans une vision nationale cohérente.

L’État a la responsabilité d’impulser cette stratégie, de négocier avec les partenaires et de garantir la transparence des décisions. Les opérateurs ont celle de proposer des services sûrs et commercialement soutenables. Les investisseurs doivent pouvoir évaluer les risques sur la base d’informations fiables. Les citoyens, enfin, sont en droit de demander des comptes sur les engagements pris en leur nom.

Il ne s’agit pas de désigner des responsables sans preuve ni de promettre qu’un vol direct ferait mécaniquement baisser tous les prix. Il s’agit de reconnaître qu’un problème durable exige une réponse publique structurée, documentée et évaluée. Les Comores ne peuvent pas modifier leur géographie. Elles peuvent, en revanche, choisir la manière dont elles organisent leur ouverture sur le monde.

La liaison Paris–Moroni mérite une attention stratégique. La question d’une compagnie nationale mérite une étude économique rigoureuse. Le prix des billets mérite une analyse indépendante et une réponse fondée sur des données vérifiables. Notre pays doit cesser de considérer ces enjeux comme des difficultés ordinaires auxquelles les voyageurs seraient condamnés à s’adapter. Il doit engager une réflexion nationale associant les pouvoirs publics, les professionnels, les investisseurs et la diaspora.

Le véritable enjeu n’est pas de posséder un avion pour satisfaire une ambition symbolique. Il est de bâtir un système de transport aérien capable de servir durablement le pays, de soutenir son développement et de répondre aux besoins de sa population.

Pour un pays insulaire, la connectivité aérienne n’est pas un luxe. Elle est une composante de son développement, de son ouverture et de sa capacité à transformer ses liens avec le monde en opportunités pour sa population.

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