Dans toute « démocratie », même fragile, même contestée, même imparfaite, il existe un pilier qui ne doit jamais vaciller. Il s’agit de l’information libre, rigoureuse et équilibrée. Lorsque ce pilier cède, ce n’est pas seulement le journalisme qui s’effondre, c’est la vérité elle-même qui devient une victime collatérale. Aujourd’hui, une question dérange, mais s’impose : que font réellement nos médias, et au service de qui parlent-ils ?
Par AHMED Mohamed, alias Ben, Coordinateur général du ROC
Journalistes, pigistes, rédactions publiques comme privées sont investis d’une responsabilité immense. Celle de raconter le réel, pas de le maquiller. Celle d’éclairer, pas d’orienter. Celle de questionner le pouvoir, pas de s’en accommoder.
Et pourtant, force est de constater que la couverture de l’actualité politique, en particulier dans les situations de tensions ou de conflits, est devenue profondément déséquilibrée. Une partie de la presse, notamment dite indépendante, semble avoir renoncé à sa mission première : chercher, vérifier, confronter et contextualiser.
À la place, nous assistons trop souvent à une reproduction mécanique de récits officiels, une absence flagrante de contradiction, un traitement sélectif des faits et une prudence excessive face à certaines vérités dérangeantes. Ce que nous refusons, c’est précisément cette dérive. Un conflit, quel qu’il soit, ne peut être raconté avec un prisme biaisé sans trahir la réalité.
Nous assistons très sérieusement ces derniers temps à l’inégalité flagrante dans l’accès à la parole médiatique. Les voix critiques, les opposants, les analystes indépendants sont relégués, fragmentés, marginalisés quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. Pendant ce temps, les discours officiels bénéficient d’une amplification continue, structurée, presque confortable.
Aujourd’hui, une partie significative des médias, y compris ceux qui se revendiquent « indépendants », ne remplit plus sa mission. La plupart du temps, elle participe activement à une distorsion organisée de l’information.
Chaque jour, sous nos yeux, des communiqués officiels sont repris mot pour mot, sans vérification ni contradiction, des sujets sensibles sont édulcorés, vidés de leur substance, ou tout simplement ignorés, des faits graves sont traités comme des faits divers, quand ils ne sont pas enterrés, des voix critiques sont coupées au montage, sorties de leur contexte ou marginalisées dans des formats invisibles.
Et pendant ce temps, les autorités de fait bénéficient d’une surexposition médiatique systématique (ORTC, Alwatwan), d’interviews complaisantes sans relance ni contradiction, d’un traitement lexical soigneusement calibré pour éviter tout terme qui dérange : jamais de « répression », jamais de « dérive », jamais de « responsabilité politique
Dans un pays confronté à l’insécurité grandissante, la circulation de drogues dures dans les milieux jeunes, les violences faites aux femmes et aux enfants, des morts suspectes non élucidées, le rôle de la presse devrait être d’enquêter, d’alerter, de déranger. Au lieu de cela, trop souvent, elle attend la version officielle pour exister et s’y conforme.
Informer, ce n’est pas relayer des communiqués, filtrer la réalité pour la rendre acceptable, protéger les puissants du regard public. Informer, c’est donner la parole à toutes les parties, de manière équitable, confronter les discours, même inconfortables, et assumer les conséquences de cette exigence.
Informer, c’est donner à comprendre, et non imposer une lecture, exposer les faits dans leur complexité, et faire preuve de courage face aux pressions, quelles qu’elles soient. Le journalisme n’est pas un métier de confort. C’est un engagement et parfois un risque.
Aux médias indépendants en particulier, nous disons ceci : votre légitimité repose sur votre capacité à être différents. Différents des médias d’État, différents des relais de pouvoir, différents des narrations convenues. Si vous renoncez à cette exigence, alors vous ne devenez pas neutres, vous devenez tout simplement inutiles.
Le peuple comorien ne demande pas des journalistes parfaits. Il demande des journalistes debout.


