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Deux femmes comoriennes harcelées au travail racontent

Malgré ce que certaines personnalités comoriennes affirment, le harcèlement des femmes au travail est une réalité, même si peu d’entre elles osent témoigner et encore moins se plaindre ou porter plainte.

Le 25 novembre est la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Cette année, le thème choisi est « Oranger le monde : mettre fin dès maintenant à la violence à l’égard des femmes ! ».  De ce fait, à l’occasion de cette journée, Masiwa s’est intéressé au harcèlement de la femme comorienne dans le milieu professionnel. Les témoignages sont rares, nous avons recueilli les témoignages de deux femmes comoriennes qui ont subi le harcèlement au travail.

 Le harcèlement au travail fait partie des violences que subissent de nombreuses femmes. Il peut être physique, moral, sexuel ou psychologique. Deux femmes comoriennes ont accepté de témoigner sous anonymat du harcèlement qu’elles ont enduré dans leurs milieux professionnels. Les prénoms de nos deux interlocutrices ont été modifiés. Ces femmes résident dans l’archipel et y travaillent. Elles viennent de deux milieux professionnels différents. L’une est technicienne en imagerie médicale et l’autre exerce le métier de journaliste.

Bahati, harcelée par sa gestionnaire

Bahati est une femme âgée d’une trentaine d’années. Elle a fait des études dans le secteur de l’imagerie médicale. Elle a été recrutée dans un cabinet de radiologie privé aux Comores. Elle travaillait en tant que technicienne en imagerie médicale. C’était son premier boulot après sa formation. Passionnée par son métier, Bahati assurait les missions qui lui incombaient, mais aidait également ses collègues secrétaires qui étaient en sous-effectifs : « j’acceptais de rendre service au niveau du secrétariat à titre gracieux. Les tâches que je faisais étaient en rapport avec le secrétariat : accueil, tenir la caisse, rédiger les comptes-rendus », affirme-t-elle. Selon Bahati, c’était une façon de secourir ses collègues et renforcer l’équipe tout en essayant de combler le sous-effectif des secrétaires. Mais cela ne faisait pas partie des tâches qu’elle devait accomplir et mentionnées dans son contrat.

Cependant, les choses se compliquent pour cette professionnelle de santé lorsqu’elle n’a plus voulu assister ses consœurs. « J’ai décidé d’arrêter parce que mon rôle était pleinement assimilé à celui des secrétaires. J’ai été harcelée par la gestionnaire, des mises à pied répétitives et injustifiées avec de lourdes sanctions. J’ai subi le harcèlement moral, des insultes, des dénigrements », raconte-t-elle. La contestation de la jeune femme lui a valu un rapport avec motif « abandon de poste ». Bahati estime que le harcèlement de sa gestionnaire était dû au fait qu’elle était la seule employée qui osait contester quand il le faut : « elle a un sentiment de supériorité. Moi je n’avais pas peur d’elle contrairement aux autres qui craignaient de perdre leur boulot », dit-elle.

Bahati a suivi des formations dans l’île de Mayotte dans le cadre de son travail. Selon elle, la gestionnaire utilisait le fait qu’elle avait bénéficié de ces formations comme prétexte pour lui imposer d’exercer des tâches supplémentaires. Le directeur de l’établissement a été informé de la situation par la plaignante. Mais selon cette dernière, il est resté indifférent face aux agissements de la secrétaire : « Le directeur n’a jamais répondu à mes mails. Il les a transférés à la gestionnaire. La dame s’en servait pour m’insulter. Genre, « le directeur s’en fout de toi. Tu es inexistant ici. On s’en fout de ce que tu penses » », regrette-t-elle.

La situation était stressante et angoissante pour cette jeune femme. Elle a très mal vécu cette période. Elle a donc jeté l’éponge et a rendu sa blouse après cinq ans de service. « J’ai décidé de démissionner quand j’ai constaté que le directeur était contre moi sans vouloir connaître ma version sachant qu’il m’a connue quatre ans avant la gestionnaire. D’ailleurs, c’est lui qui m’a demandé d’aider les secrétaires à l’époque ». Bahati tire la sonnette d’alarme et conseille aux femmes de bien négocier leurs contrats et de bien mentionner les détails dès le départ.

Le harcèlement moral au travail est un phénomène très complexe qui conduit certains professionnels à la dépression. On ne peut pas dire que le cas de Bahati est une exception aux Comores quand on connait l’atmosphère de travail dans cet archipel : stages de très longue durée, souvent non rémunérée, des licenciements abusifs, des recrutements sans normes, etc.

Mkaya, une journaliste harcelée et « vilipendée »

Mkaya exerce le métier de journaliste aux Comores depuis une dizaine d’années. Les difficultés rencontrées dans sa profession ne sont pas moindres. Elle évoque entre autres « la mauvaise rémunération, les horaires ingrats avec la particularité d’avoir une pression supplémentaire. Soit de la hiérarchie qui censure ou pousse à l’autocensure quand on travaille pour une rédaction sur place, soit directement des pouvoirs politiques quand on est correspondant pour un média international ».

Mkaya a en effet subi le harcèlement au travail : « J’ai connu plusieurs situations de harcèlement moral, généralement politiques, de différents partis. J’ai été vilipendée dans les médias nationaux publics », déclare-t-elle.  Malgré ces désagréments qu’elle a endurés, elle estime avoir eu de la chance. « Cependant, je me considère comme chanceuse, car je n’ai vraiment senti la pression du harcèlement sexuel qu’une seule fois en dix ans d’exercice du journalisme aux Comores », précise-t-elle.

Si la journaliste parle de chance parce qu’elle n’a pas vécu à maintes reprises le harcèlement sexuel au travail, cela peut sous-entendre que dans le milieu professionnel aux Comores, le harcèlement sexuel prédomine par rapport aux autres formes de harcèlement.  Elle admet par ailleurs que le harcèlement sexuel dans le monde du travail aux Comores est une réalité incontestable : « Les environnements de travail aux Comores sont extrêmement sexualisés. J’ai grandi dans un autre pays et ma seule source de shikomori était ma famille. J’ai appris tous les mots en rapport avec le sexe que je connais dans cette langue en travaillant à l’ORTC. Les plaisanteries graveleuses, les répliques de drague, c’est tous les jours. C’est la norme. Vous le constatez en tant que client de certaines sociétés aussi », précise-t-elle.

Le récit de la journaliste laisse entendre que les hommes subissent également le harcèlement sexuel au travail : « Certains sont bien plus sous pression et beaucoup plus régulièrement que je n’ai pu l’être. Je dis “certains” parce que le harcèlement sexuel n’est pas un problème réservé aux femmes. Elles le subissent probablement majoritairement, mais il m’est arrivé de recueillir certaines confidences d’hommes, à qui un supérieur hiérarchique avait fait des avances, les plaçant dans une position de crainte quant à la conservation de leur emploi de la même manière que ça arrive aux femmes. Malheureusement cette partie du harcèlement reste encore plus tabou que le harcèlement lui-même », raconte-t-elle.

Mkaya revient sur le harcèlement sexuel qu’elle a subi dans son travail par son supérieur hiérarchique. Elle explique qu’à l’origine, il y a eu une erreur professionnelle au boulot et qu’elle avait assumé. On devait lui notifier la sanction. « (…) J’ai croisé “le chef” dans les couloirs et lui ai demandé où ça en était. Il m’a répondu que ça n’était pas si grave et m’a invitée à venir en discuter “au bureau”. La conversation fut brève. Il a été très magnanime : toute cette histoire ne valait même pas une sanction », révèle-t-elle. Mais les événements prennent une autre tournure, selon Mkaya. « En me raccompagnant, il a ouvert la porte une fraction de seconde et l’a refermée immédiatement en gardant sa main sur la poignée ». Elle précise : « Ces détails sont importants parce que dans ce genre de situation, on ne voit que : la main sur la poignée, la proximité inappropriée de son corps, son sourire faussement sympathique ». La journaliste continue son récit. « Vous passez en mode survie et vous cherchez l’issue de secours et là vous réalisez qu’entre la seule sortie et vous…il y a Lui. Lui, c’est le chef rassurant qui – la main sur la poignée – vous invite à lui faire un câlin parce qu’après tout, il vient d’être gentil. Un câlin ? Là franchement, durant trois secondes interminables, vous vous demandez sérieusement ce que vous allez faire. Je m’en suis sortie avec une pirouette verbale. J’ai esquivé ». Mkaya termine en déclarant : « Finalement on m’a remis ma sanction le lendemain. Oui, celle qui n’était pas méritée. J’ai été « suspendue jusqu’à nouvel ordre”. Les premières semaines, je retournais aux nouvelles, puis j’ai compris. Je n’ai plus jamais travaillé là-bas ».

Les témoignages de nos deux interlocutrices montrent bien les différentes formes de violences que subissent les femmes comoriennes dans le milieu professionnel. Malheureusement, il est difficile d’envisager des mesures pour éradiquer ce fléau étant donné que le Code du travail est à peine respecté, que la justice ne fonctionne pas et qu’une grande majorité des leaders d’opinion estime que le pays est le paradis sur terre pour la femme.

 

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