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vendredi 16 octobre 2026 | Édition n° 601 | Moroni, Union des Comores
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Assurance maladie généralisée : payer pour quoi exactement ?

Lecture 10 min

Depuis décembre 2025, l’Union des Comores parle officiellement de l’Assurance Maladie Généralisée (AMG). Des agents recensent les foyers. Des cartes ont déjà été distribuées, d’autres sont en préparation. Les autorités promettent un accès aux soins facilité. Sept ans après l’adoption de la loi, l’AMG est donc entrée dans sa phase visible. 

Par Fatouma Ali Saïd Abdallah

Aujourd’hui l’Assurance Maladie Généralisée (AMG) couvre sept districts sanitaires sur dix-sept. À Ngazidja, seuls Mitsamiouli-Mbude et Hamahame-Mbwanku sont concernés. À Ndzuani, ce sont Domoni et Mremani. À Mohéli, l’île entière entre dans le dispositif, au motif que les familles y sont moins nombreuses. Dix districts restent donc en dehors. Et même dans les zones pilotes, la question que posent les citoyens est simple : adhérer à quoi ?

La question est légitime, car, pendant que l’état organise la cotisation, le système de santé comorien continue de s’effondrer. Parler de « plateau médical » relève presque de la moquerie. Dans les hôpitaux publics, les ruptures de médicaments sont la norme. Le matériel de radiographie tombe en panne et met des mois à être réparé. Les blocs opératoires ferment faute de consommables. Les laboratoires rendent des résultats douteux faute de réactifs.

Pire encore : il n’y a même pas d’eau à l’hôpital. Les familles des malades achètent elles-mêmes des bidons d’eau potable pour donner à boire à leurs malades. Ce sont elles qui font le ménage dans les chambres. Se doucher ? Impensable. Ni le malade ni sa famille ne se baignent pendant le séjour. Dans un lieu censé soigner, l’hygiène de base n’est plus garantie. Et on nous parle d’assurance maladie généralisée.

Une santé en mauvais état

El-Maarouf, censé être l’hôpital de référence nationale, est devenu le symbole de cette détresse. Les grèves s’y enchaînent. Un malade peut y arriver aux urgences et attendre plus de 24 heures sans voir un médecin. Pas par mauvaise volonté. Par absence. « Mon bras était gonflé et mes mains enflées. J’avais des douleurs intenses, la nuit comme le jour. Aux urgences, un médecin m’a regardé et m’a conseillé de rentrer chez moi, car, selon lui, je n’avais rien », se souvient un employé de la société Comores Télécom.

Le drame va plus loin. Dans les maternités, on pleure des enfants prématurés qu’on n’a pas pu sauver. Pas faute de volonté des sages-femmes. Faute de courant. Faute d’incubateur qui tient plus de quelques heures. Quand le délestage tombe au mauvais moment, les couveuses s’arrêtent. Les respirateurs se taisent. Et des vies qu’on aurait pu garder s’éteignent. Ces décès d’enfants prématurés causés le plus souvent par des coupures de courant sont devenus un silence douloureux que plus personne n’ose crier. Comment parler d’assurance maladie quand on ne peut même pas garantir l’électricité pour maintenir un nouveau-né en vie ?

Face à ce vide, les Comoriens se sont organisés. Ceux qui n’ont rien tentent le « kazakoiza » vers Mayotte, au péril de leur vie. Ce n’est pas un choix de migration. C’est un choix de survie. Une femme enceinte, un enfant fiévreux, un vieil homme diabétique : tous prennent la mer parce qu’ils savent qu’à l’arrivée, il y aura un médecin, un lit, une radio, de l’eau au robinet et du courant 24h/24.

Ceux qui ont un peu plus de moyens n’attendent pas. Ils prennent l’avion. Dar es-Salaam, Antananarivo, Saint-Denis, Maurice. Là-bas, on paie. L’exode sanitaire est devenu une habitude nationale.

Et puis il y a les « Jeviens ». Eux aussi ont peur. Peur de l’hôpital public comme du privé, pendant leurs vacances au pays. Alors, dans leurs valises, ils prévoient tout. Doliprane, antibiotiques, sirop pour la toux, pansements, tensiomètre, médicaments pour le diabète, pour la tension, pour les enfants, pour les adultes. Une véritable pharmacie française traverse la douane à Hahaya à chaque vol. Pas par plaisir. Par précaution. Parce qu’ils savent que s’ils tombent malades ici, ils n’auront ni le bon diagnostic, ni le bon traitement, ni même la garantie que l’appareil fonctionnera, ni l’eau pour se laver les mains. Ils ramènent la sécurité sanitaire dans une valise cabine. C’est dire le niveau de défiance.  « Durant mes vacances au pays, je ne me rends jamais à l’hôpital. La peur de me faire injecter une substance hors du commun et créer une autre maladie ou pire mourir ou devenir paralysé pour une injection ou médicament pris », témoigne un membre de la diaspora, installé en France.

Une coquille vide ?

C’est dans ce contexte que l’on demande à la population d’adhérer à l’AMG. L’État promet de cotiser pour les démunis. Les autres paieront « selon leurs moyens ». L’objectif affiché est louable : au 31 août, on compte 2552 ménages, soit 12 760 bénéficiaires, enregistrés, selon l’AMG. Les premières cartes ont été distribuées grâce à l’appui de 9 millions d’euros de l’AFD et 16 millions d’euros de la France.

Mais à quoi servira cette carte si les centres de santé n’ont ni médecin, ni paracétamol, ni eau courante ? À quoi bon cotiser si, en cas de vrai problème, la seule option reste de réunir de l’argent pour fuir le pays ? Et surtout, que vaut une assurance maladie si elle ne peut pas empêcher qu’un bébé meure parce que le groupe électrogène n’a pas pris le relais ? C’est cela le paradoxe comorien. On crée le guichet de paiement avant d’avoir rempli le magasin. 

Le risque est grand de voir l’AMG financer, sans le vouloir, la santé des pays voisins. Un assuré de Mitsamihuli qui n’obtient pas de rendez-vous à temps finira par utiliser ses droits dans une clinique privée à Moroni, ou prendra l’avion pour les pays voisins. L’argent collecté aux Comores servira donc à rembourser des soins faits ailleurs. L’État paiera pour exporter ses malades au lieu d’investir pour les garder.

Partout ailleurs, la couverture santé universelle est arrivée en dernier. D’abord, on a construit l’hôpital. Ensuite on a formé le personnel. Puis on a équipé. Et quand le citoyen voit que le service existe, il accepte de cotiser pour y accéder. Aux Comores, la séquence est inversée.

Il aurait fallu commencer par l’hôpital El-Maarouf. Le réhabiliter entièrement, lui donner un budget de fonctionnement digne, des équipements qui marchent, des médicaments en stock. Et surtout, lui garantir l’eau et l’électricité régulièrement. Des groupes électrogènes, du carburant, des citernes, de la maintenance. On ne peut pas parler de soins modernes si on ne peut pas garantir une prise qui fonctionne et un robinet qui coule. Un seul hôpital public propre, avec de l’eau et du courant, aurait plus d’impact que mille discours. Il aurait fallu ensuite s’attaquer aux centres de santé de base. Les doter du minimum : un infirmier présent, des médicaments essentiels, un carnet de consultation. C’est là que 80% des problèmes se règlent.

Il aurait fallu aussi régler la question des ressources humaines. Les grèves à répétition tuent la confiance. Les salaires en retard, les conditions indignes, poussent les meilleurs à partir. Former des médecins, des techniciens de laboratoire, des radiologues et les obliger à servir au pays pendant quelques années. Et surtout, contrôler. Qui vérifie les diplômes avant d’autoriser l’ouverture d’un cabinet privé ? Qui sanctionne les abus ? La santé n’est pas un commerce comme un autre. Laisser n’importe qui exercer, c’est mettre la vie des gens en danger. Un Ordre des médecins indépendant et crédible est une urgence. 

L’AMG est une réalité partielle

L’AMG n’est pas une mauvaise idée en soi. La solidarité nationale est nécessaire. Mais elle ne peut pas remplacer l’investissement dans l’offre. Elle doit venir couronner un système qui fonctionne, pas tenter de faire vivre un système fantôme.

Pour que ce projet ne devienne pas de l’argent jeté à la mer, trois choses sont indispensables. D’abord, conditionner l’extension de l’AMG à des résultats concrets. On n’ouvre pas un huitième district tant que, dans les sept premiers, les patients ne sont pas pris en charge dans des délais raisonnables, avec des médicaments disponibles, avec de l’eau et du courant pour faire fonctionner le matériel vital.

Ensuite, flécher une partie de l’argent de l’assurance directement vers les structures conventionnées : achat d’équipements, paiement du personnel, approvisionnement en pharmacie, achat de carburant et d’eau. L’assuré doit voir la différence dès la première consultation. Enfin, dire la vérité aux gens. Ne pas promettre « des soins de qualité » quand la qualité n’est pas encore au rendez-vous. Expliquer ce que l’AMG couvre aujourd’hui, ce qu’elle ne couvre pas, et quand le reste arrivera. La confiance ne se décrète pas. Elle se mérite.

En décembre 2025, l’assurance maladie généralisée est donc une réalité partielle. Elle existe sur le papier et dans certaines régions. Mais, même là où elle existe, elle se heurte à un mur : l’absence d’offre.

La question n’est plus juridique. Elle est humaine. Un père de famille ne refusera pas de cotiser par égoïsme. Il refusera parce qu’il sait que si son enfant fait une crise grave la nuit, la carte AMG ne changera rien.

Tant que l’État ne répondra pas à la question « où va-t-on se faire soigner ? », toute assurance restera abstraite. Les Comoriens de la diaspora continueront de remplir leurs valises de Doliprane avant de rentrer. Les familles sur place continueront de cotiser pour envoyer leurs malades à l’étranger. Et les hôpitaux continueront de compter leurs morts à cause d’une coupure d’électricité ou d’un manque d’eau.

Soigner d’abord, assurer ensuite. C’est la seule séquence qui respecte le citoyen. Le reste n’est que communication. Et la communication ne guérit personne.

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