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Quand nos traditions s’effacent, notre société vacille

Mots clés: Edition 594Trending
10 août 2026
Temps de lecture : 5 mins
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Quand nos traditions s’effacent, notre société vacille
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Une société ne disparaît pas seulement lorsqu’elle perd son territoire. Elle commence à s’effacer lorsqu’elle oublie les valeurs qui ont fondé son identité. Aux Comores, cette question mérite aujourd’hui d’être posée avec lucidité : que reste-t-il de l’héritage que nos ancêtres nous ont légué ?

Par Issihaka Mohamed. Médiateur culturel

Les Comores sont un archipel façonné par une identité forte, nourrie par sa culture, ses traditions et sa foi musulmane. Pendant des générations, ces valeurs ont constitué notre boussole. Elles régissaient la vie collective, inspiraient le respect et garantissaient la cohésion de nos villages.

À cette époque, nul ne pouvait agir sans rendre compte de ses actes. Chaque individu était responsable devant la communauté, et la famille du fautif partageait souvent cette responsabilité morale. Cette exigence collective reposait avant tout sur une valeur essentielle : le respect.

Nos ancêtres connaissaient leurs devoirs autant que leurs droits. Ils savaient où commençait leur liberté et où elle devait s’arrêter pour préserver celle des autres. C’est cette discipline volontaire qui a permis à nos villages de bâtir une réputation de paix, de solidarité et de dignité.

Aujourd’hui, une question s’impose : pourquoi ces repères s’effacent-ils progressivement ? Pourquoi les règles qui assuraient autrefois l’équilibre de nos communautés semblent-elles perdre leur force ?

L’éducation communautaire

À mes yeux, nos anciens avaient compris une vérité fondamentale : une société qui abandonne ses traditions et ses valeurs finit par fragiliser ses propres fondations.

L’un des piliers de cette organisation était l’éducation communautaire. Aux Comores, un enfant n’appartenait pas uniquement à ses parents (« mwana tsi wa mdzima »), il appartenait aussi à son village. Chaque adulte avait le devoir de transmettre une valeur, de rappeler une règle ou de corriger un comportement lorsque cela était nécessaire.

Lorsqu’un problème dépassait le cadre familial, la communauté se réunissait pour rechercher une solution. La responsabilité était collective et chacun se sentait concerné par l’avenir des plus jeunes.

C’est cette solidarité qui faisait la force de notre société.

Le Grand Mariage (Anda), souvent présenté comme un symbole de prestige, ne suffisait pas à lui seul pour accéder aux responsabilités. Avant de devenir Mna Ikofia (la première étape de la classe d’âge d’un grand-marié), il fallait franchir toutes les étapes de l’apprentissage. Les anciens formaient les futurs responsables aux règles de la tradition, à la prise de parole, à la médiation, aux travaux communautaires et au respect des autres. À travers des institutions coutumières comme eMila Yahatru, ils transmettaient bien plus qu’un savoir : ils formaient des femmes et des hommes capables de servir leur communauté.

Quand les anciens choisissaient les responsables

Nos ancêtres vivaient pourtant dans des conditions infiniment plus difficiles que les nôtres. Les routes étaient rares, les moyens de transport limités, les téléphones inexistants. Pourtant, malgré ces contraintes, la solidarité fonctionnait. Les conflits étaient réglés rapidement. Les sages et les notables jouaient pleinement leur rôle de médiateurs.

On ne devenait pas responsable parce qu’on le souhaitait ou parce qu’on faisait campagne. Les anciens observaient les comportements pendant de longues années avant de confier une responsabilité. Celui qui était choisi devait avoir fait preuve d’intégrité, de sagesse, de capacité d’écoute, d’esprit de dialogue et d’amour pour son village. Son véritable curriculum vitae était constitué par ses actes, sa parole et son comportement.

La responsabilité n’était pas un privilège ; elle était un service rendu à la communauté. Le responsable devait savoir dialoguer avec les villages voisins, apaiser les tensions, rapprocher les personnes et toujours privilégier l’intérêt général au détriment des intérêts personnels.

C’est ainsi que nos villages ont longtemps vécu dans la paix et la stabilité.

Une question pour notre époque

Aujourd’hui, pouvons-nous dire que ces critères président encore au choix de nos responsables communautaires ?

La disparition progressive de ces exigences n’explique-t-elle pas, au moins en partie, les difficultés que connaissent désormais plusieurs de nos villages ?

Ne devons-nous pas engager une réflexion collective afin de redonner toute sa place à la responsabilité, au mérite et au sens du bien commun ?

Comme dit un proverbe, les grandes personnes ne meurent jamais. Elles continuent de vivre à travers leur héritage.

Mlanawandru, Mmadi wa Nuhu, Mze Mmadi Ali Kari, Mze Mbaraka et tant d’autres ont laissé des traces profondes dans notre mémoire collective. L’histoire demeure le témoin de leurs actions et continue de juger leurs œuvres respectives. Hari   etarehi   iwadjumbuza.

Retrouver l’esprit de nos ancêtres

Nos responsables communautaires doivent se réunir, échanger et retrouver le sens de la médiation qui faisait autrefois la force de nos villages.

À une époque où il n’existait ni routes goudronnées, ni téléphones portables, ni réseaux sociaux, les conflits étaient souvent résolus avant même que l’État n’intervienne. Les sages se mobilisaient rapidement pour préserver la paix entre les familles et entre les villages.

La délinquance juvénile demeurait marginale. Les rancœurs ne s’installaient pas durablement, car chacun savait que préserver la dignité de l’autre revenait à préserver la sienne.

Comme le rappelle la sagesse populaire à travers les paroles de Yusufa Didjoni : « Nyao mwedja seo mwedja, nehe na bwe » (« Les grandes réalisations naissent lorsque ceux qui les portent se reconnaissent comme des frères, unis par le même esprit, comme s’ils étaient issus d’une même mère et d’un même père »). Autrement dit, la dignité de mon voisin est aussi la mienne. La paix de son village garantit également la paix du mien.

Un devoir de transmission

Comment pouvons-nous accepter que les nouvelles générations grandissent sans connaître ces valeurs ? Comment laisser disparaître les récits, les traditions et la mémoire de ceux qui ont construit notre société ?

En tant que promoteur de la culture, je lance un appel solennel à nos pères, à nos mères, à nos oncles et à nos anciens : racontez-nous l’histoire de nos villages. Transmettez-nous la sagesse de nos ancêtres, leurs expériences, leurs erreurs et leurs réussites. C’est dans cette mémoire que résident les fondements de notre identité.

La paix, le respect, le dialogue et la solidarité sont les plus précieux héritages qu’ils nous ont légués. Il nous appartient désormais de les préserver et de les transmettre aux générations présentes et futures.

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