Les nations ne se construisent pas uniquement par leurs institutions. Elles se construisent aussi par leur capacité à interroger leurs traditions afin de préserver leur esprit tout en les adaptant aux réalités de chaque époque.
Par Fahadi Ibouroi Soilihi
Les Comores ne font pas exception.

Notre patrimoine coutumier est d’une richesse remarquable. Le Ndola, le Anda, le Ukumbi de la diaspora et les makaratasi sont autant d’expressions de notre identité collective. Ils racontent notre histoire, notre solidarité et notre attachement à la famille ainsi qu’à la nation.
Cependant, une question essentielle mérite d’être posée : sommes-nous restés fidèles à l’intention qui a donné naissance à ces institutions ?
L’intention du Ndola est de permettre à deux personnes de s’unir et de fonder une famille. Celle du Anda est d’honorer des citoyens dont le parcours inspirait leur communauté. Le Ukumbi est apparu pour permettre à nos compatriotes de la diaspora de conserver un lien vivant avec leur identité d’origine. Quant aux makaratasi, ils incarnaient une solidarité volontaire, une entraide destinée à alléger les charges de chacun.
Ces intentions étaient nobles. Elles plaçaient l’être humain avant le cérémonial, la famille avant le prestige et la solidarité avant le calcul.
Mais le temps transforme parfois les pratiques. Dans certains cas, les makaratasi sont progressivement devenus une logique de réciprocité, presque une monnaie d’échange autour du Ukumbi. Le geste de solidarité peut alors être perçu comme une avance que l’on espère récupérer plus tard, plutôt que comme une contribution libre au bien commun.
Cette évolution ne doit pas être condamnée avec sévérité, elle doit être comprise avec lucidité. Car lorsqu’une tradition perd son intention première, elle risque de produire des effets contraires à ceux qu’elle recherchait.
Aujourd’hui, de nombreux jeunes comoriens, au pays comme dans la diaspora, retardent leur Ndola ou y renoncent temporairement en raison du poids des attentes sociales et financières. Cette réalité mérite notre attention, car la famille demeure la première cellule de la Nation.
Redonner au Ndola la priorité ne signifie ni diminuer le Anda, ni affaiblir le Ukumbi, ni renoncer aux makaratasi. Cela signifie simplement rétablir l’ordre naturel des priorités : d’abord permettre à une famille de naître, ensuite célébrer son parcours et honorer son engagement envers la communauté.
Une tradition ne s’affaiblit pas lorsqu’elle évolue pour répondre aux besoins de son peuple. Au contraire, elle démontre sa vitalité. Les coutumes qui traversent les siècles sont celles qui savent préserver leur âme tout en s’adaptant à leur temps.
La responsabilité de cette réflexion appartient à tous : aux autorités coutumières, aux ulemas, aux notables, aux intellectuels, à la jeunesse, aux femmes, ainsi qu’à la diaspora, dont l’attachement aux Comores demeure une richesse inestimable.
Notre objectif ne doit pas être de choisir entre le Ndola, le Anda ou le Ukoumbi. Il doit être de faire en sorte que chacun retrouve sa vocation première, au service de l’intérêt général. Car une Nation grandit lorsque ses traditions facilitent la vie de ses enfants plutôt que de la compliquer. Et le plus bel hommage que nous puissions rendre à nos ancêtres n’est pas de répéter leurs gestes à l’identique, mais de rester fidèles à l’intention qui les a inspirés.















