L’Aïd el-Fitr est fêté depuis lundi et jusqu’à mercredi aux Comores. Le mois de ramadan a été difficile en tout point de vue, l’Aïd se fait également sous le signe de la modestie, particulièrement dans l’île d’Anjouan.
Par Riyad Mubarak
À Bazimini, principal pôle commercial d’Anjouan, le « Dubaï » d’Anjouan, l’ambiance est animée à l’approche de la fête. À moins de quelques heures de l’Aïd el-Fitr, les soldes battent leur plein. Des marchands venus d’autres localités affluent, attirés par l’effervescence commerciale de cette zone très prisée ces dernières années.

L’effervescence tempérée à Bazimini
Pourtant, cette année, une trouble-fête inattendue s’est invitée : la pluie. Ce matin-là, presque tous les magasins avaient ouvert leurs portes, mais les averses ont forcé certains commerçants à baisser temporairement leurs rideaux. D’autres, déterminés à ne pas perdre les derniers jours de vente avant la fête, ont bravé les intempéries.
Comme chaque année, les rues de Bazimini ont vibré de sons divers : les klaxons des voitures, les cris des enfants, la musique d’ambiance diffusée par les magasins et le martèlement de la pluie. Tous se mêlent dans un joyeux chaos qui illustre bien la frénésie de cette période de préparatifs. Cette effervescence précède également un moment fort du Ramadan.
La plupart des objets et habits vendus à Dubaï viennent de l’extérieur et rien n’est fait pour protéger la production locale, notamment les habits traditionnels comoriens.
Autrefois très sollicités à l’approche de l’Aïd el-Fitr, les couturiers d’Anjouan voient aujourd’hui leur activité menacée par la montée en puissance du prêt-à-porter et des produits importés à bas prix. Dans leurs ateliers, l’adaptation est devenue la clé pour survivre.
Tradition en péril à Anjouan
Ali Mohamed, couturier chevronné, continue de manier avec habileté le pied de sa machine à coudre. « Je me suis spécialisé dans la confection des boubous pour hommes, car la demande pour les chemises et pantalons sur mesure a chuté », explique-t-il. « Mais, même les boubous sont concurrencés par ceux venus de Dubaï, souvent moins chers. »
Si son carnet de commandes est encore bien rempli, Ali Mohamed craint pour l’avenir. « Beaucoup de mes collègues qui n’ont pas su s’adapter se limitent aujourd’hui à des réparations de vêtement issus de la friperie », ajoute-t-il. « Pour l’instant, je m’accroche, mais si la demande en boubous baisse à son tour, il me faudra trouver une autre stratégie. »
Les boubous qu’il confectionne restent cependant très prisés pour leurs designs soignés et leurs motifs inspirés. Confectionnés avec soin, ils sont très sollicités pour la prière de l’Aïd. Toutefois, même dans ce domaine, la concurrence des boubous venus de Dubaï pèse lourd. Ces vêtements importés, produits en masse, sont vendus à des prix inférieurs, mettant les artisans locaux en difficulté. Ce qui explique leur abandon du métier, peu à peu.
Malgré les difficultés, certains articles restent quand même prisés pour leur qualité artisanale et leurs motifs soignés. Les gaounis, ces habits traditionnels portés par les femmes le jour de l’Aïd, sont encore largement confectionnés localement. Par des femmes. Mais là aussi, la menace plane.
Faouzia Saïd, une des dernières confectionneuses de gaounis, craint déjà que son savoir-faire ne subisse le même sort que ces bonnets traditionnels ou les Dragla et Djoho portés par les hommes qui sont fortement concurrencés par des contrefaçons venues de la chine. « Les contrefaçons venues de Chine inondent le marché, et ce n’est qu’une question de temps avant que les gaounis n’en souffrent », prévient-elle.
Dans son domicile, Faouzia Said répète les mêmes gestes qu’elle maîtrise depuis de longues années. Le bruit de sa machine à coudre résonne presque en continu. Parfois, elle délaisse la machine pour reprendre aiguilles et fils à la main, s’appliquant à broder avec minutie les motifs qui ornent ses gaounis. « Pour l’instant, les gaounis restent à l’abri de la concurrence, mais je crains que cela ne dure pas », explique-t-elle avec inquiétude.
Alors que les fêtes approchent, les artisans d’Anjouan, entre tradition et modernité, cherchent encore la meilleure façon de célébrer l’Aïd en maintenant leur savoir-faire ancestral. Pour Ali Mohamed, Faouzia et bien d’autres, la transmission de ce patrimoine culturel est aujourd’hui un combat quotidien. Au-delà de la question pécuniaire, se joue ici l’avenir du patrimoine immatériel du pays à sauvegarder.