Des fonctionnaires privés de leurs salaires, une attente interminable sous le soleil brûlant, des malaises en pleine foule… Le 27 mars restera gravé comme un jour noir à Anjouan.
Par Naenmati Ibrahim

À l’approche de l’Aïd, alors que la fête est censée être un moment de joie, nombreux sont ceux qui, cette année, n’ont plus le cœur à célébrer cette fête qui marque la fin du mois de Ramadan.

Une ambiance morose à l’approche de l’Aïd
Traditionnellement, la fin du ramadan marque le début d’une effervescence particulière aux Comores. Les marchés débordent de produits festifs, les familles s’activent pour acheter des vêtements neufs, rafraîchir leurs maisons avec de nouveaux rideaux, tapis ou draps, et préparer des repas spéciaux. Mais cette année, l’ambiance est bien différente.
À Anjouan, même Bazimini, surnommé « Dubaï » pour son dynamisme commercial, semble en perte de vitesse. Habituellement bondées à l’approche de l’Aïd, ses rues sont plus clairsemées. Mutsamudu, chef-lieu de l’île, attire davantage de monde cette année, notamment pour la qualité de ses articles. Pourtant, même là-bas, l’enthousiasme n’est pas au rendez-vous. Ce qui attire réellement l’attention, ce n’est pas la frénésie des gens devant les emplettes, mais l’attroupement des fonctionnaires massés devant la Banque Postale des Comores (BPC), avec l’espoir de pouvoir retirer leurs salaires.
Le retard des salaires, aggravé par une crise de liquidités et les séquelles du cyclone Chido – qui a réduit les aides financières envoyées depuis Mayotte – plonge de nombreuses familles dans l’incertitude. À quelques jours de l’Aïd, certains ne savaient toujours pas s’ils allaient pouvoir acheter une tenue pour leurs enfants ou préparer un repas digne de cette fête sacrée.
Une solution qui tourne au cauchemar
Sous pression, les autorités ont tenté d’anticiper le paiement des fonctionnaires dès le 22 mars. Cette fois-ci, au lieu des deux ou trois guichets habituels, sept ont été mis en place. La société de télécommunications Telecom a même fourni une ligne spéciale pour éviter les coupures de connexion, souvent source de nombreux ralentissements.
Mais dès le 26 mars, la situation a dégénéré. Les files d’attente se sont allongées devant la BPC. Des fonctionnaires ont patienté toute la journée sans voir un seul billet. Certains refusaient de partir, espérant un miracle. Vers 19h, sous l’insistance de quelques dizaines d’entre eux, des employés de la banque, par pitié, ont débloqué quelques paiements pour les plus patients.
Le lendemain, 27 mars, tout a basculé.
Une attente insoutenable sous un soleil accablant
Dès 4 heures du matin, des fonctionnaires venus de loin ont afflué vers Mutsamudu, espérant être payés en premier. Certains ont même prié la Salat Al-Fajr sur place, persuadés que la banque ouvrirait à 8h30, comme prévu.
Mais à 11 heures, toujours rien. À midi, l’attente se prolonge, le soleil cogne, le jeûne pèse. Assis sur des chaises ou debout, la fatigue se lisait sur les visages. Peu à peu, la colère grondait. Pourquoi ne pas avoir dit dès le matin qu’il n’y aurait pas de paiements ?
À 13 heures, excédée, la foule récita le Coran à haute voix, implorant l’aide divine. L’attente interminable poussa certains à se demander si l’argent existait vraiment ou si tout cela n’était qu’une mascarade.
Malaises, larmes et colère : un climat explosif
La chaleur et la fatigue firent leurs premières victimes. Une femme s’effondra, victime d’un malaise. Mais, les portes restaient closes, l’indifférence des responsables bancaires alimenta la frustration.
Enfin, à 14 heures, les portes s’ouvrirent. La tension accumulée explosa en une bousculade incontrôlable. Une autre femme s’évanouit. En tout, cinq femmes sont évacuées, trois hospitalisées, dont une dans un état critique nécessitant une transfusion sanguine.
Même ceux qui parvenaient à récupérer leur salaire sortaient bouleversés. Une fonctionnaire éclata en sanglots : « Ce n’est pas normal. Nous avons été traités comme des moins que rien. » Mais, des fonctionnaires ont été payés pendant que d’autres étaient là sous le soleil, sans espoir. Ces derniers ont dénoncé ceux qui « auraient été discrètement autorisés à récupérer leur argent. »
La tension monta encore d’un cran et un journaliste, pris dans la cohue, perdit une chaussure en tentant de récupérer son salaire. Ce n’est qu’une fois qu’il a été payé qu’il la retrouva, image tragique d’un système où chaque centime se gagne au prix d’une bataille.
Un Aïd gâché : “Nous n’avons plus le cœur à célébrer”
La situation devint incontrôlable. Lorsque le gouverneur d’Anjouan passa devant la banque, il a été accueilli par des huées et des cris de colère. Des fonctionnaires ont menacé de prendre les employés de la banque en otage s’ils n’étaient pas payés.
L’intervention d’un militaire en civil apaisa temporairement la foule. Un agent de sécurité, pris pour cible, a été défendu de justesse avant que la situation ne dégénère en affrontement violent.
Si certains fonctionnaires ont finalement été payés, l’amertume demeure. Beaucoup ont tellement été épuisés qu’ils n’ont eu ni l’énergie ni le temps de préparer l’Aïd. Avec seulement deux ou trois jours restants, comment pouvaient-ils encore organiser une fête dans de l’Aïd ?
« D’habitude, l’Aïd est un moment de joie et de partage. Mais cette année, c’est différent. Nous avons passé plus de temps à lutter pour notre salaire qu’à penser à la fête », confie un fonctionnaire désemparé.

Une crise qui en cache d’autres
Au-delà de cette journée du 27 mars, la crise révèle des problèmes systémiques plus profonds. Des retards chroniques de paiement mettant en difficulté de nombreuses familles comoriennes, sur tout le territoire de l’Union des Comores. Un système bancaire opaque et dysfonctionnel, avec peu d’informations fournies aux fonctionnaires. Une gouvernance défaillante, incapable d’anticiper et de gérer une crise pourtant prévisible dès le début du ramadan.
Si ceux qui ont pu retirer leur salaire le 24 ou le 25 mars ont évité le pire, d’autres ont dû attendre encore.
Une chose est sûre : cette année, l’Aïd ne ressemblera à aucun autre. Plus qu’un moment de célébration, il laissera dans la mémoire collective le souvenir amer d’un combat pour la dignité.