Le pouvoir a perfectionné l’art de la saturation informationnelle : une chose est dite le matin, son contraire est insinué l’après-midi et une troisième version circule le soir. L’objectif n’est pas de convaincre, mais de brouiller.
Par AHMED Mohamed alias Ben. Coordinateur Général du ROC
Depuis plusieurs années, les Comores, comme tant d’autres pays, vivent une épreuve silencieuse, mais profonde. Nous vivons au quotidien une crise morale. Celle de la vérité. Le régime de fait actuel n’a pas seulement concentré le pouvoir, il a instauré une méthode, celle fondée sur la confusion, la saturation de discours contradictoires, l’usure psychologique d’un peuple profondément attaché à l’intégrité morale.

L’art de la saturation informationnelle
Il est des dangers qui ne se voient pas immédiatement. Ils ne portent ni uniforme ni armes apparentes. Ils ne s’annoncent pas par des détonations, mais par des discours. Ils ne détruisent pas les bâtiments, mais les consciences. Le régime « azaliste » appartient à cette catégorie. Il a installé dans notre pays une fatigue morale, une lassitude civique, un épuisement intellectuel qui menace le cœur même de notre nation. Le danger le plus insidieux n’est pas seulement l’abus de pouvoir. C’est l’érosion systématique de la vérité.
Dans son essai majeur « Vérité et politique » (1967), la philosophe et politologue d’origine juive allemande Hannah Arendt expliquait avec une lucidité glaçante que les systèmes politiques autoritaires ne cherchent pas seulement à mentir, mais à désorienter. Elle montrait que le but ultime du mensonge systématique n’est pas simplement de faire croire à une contre-vérité, mais de détruire la capacité même des citoyens à croire en l’existence d’une vérité.
Selon elle, le danger ultime n’est pas que les citoyens croient aux mensonges, mais qu’ils finissent par ne plus croire en rien. Quand la vérité est noyée sous les affirmations contradictoires, les contre-vérités et les manipulations, le citoyen abandonne l’effort de discerner le réel. Ainsi, peu de gens croient à la tournante de 2029, mais on laisse croire aux Comoriens que celle-ci va se réaliser. Et si une tournante a lieu, ça ne sera pas comme on l’imagine.
Le pouvoir a perfectionné l’art de la saturation informationnelle : une chose est dite le matin, son contraire est insinué l’après-midi et une troisième version circule le soir. L’objectif n’est pas de convaincre, mais de brouiller. Nous avons vécu cela récemment avec la journée du 17 février dernier.
À force de mensonges répétés, une partie de nos concitoyens finit par renoncer à distinguer le vrai du faux. On ne cherche plus la vérité. On cherche simplement à survivre dans la confusion. Le citoyen se retire. Il abandonne l’effort critique. Il se dit : « Tout le monde ment. » « Nde le botsi, Ndo mnyanya ». Et lorsque cette phrase s’installe, la démocratie commence à mourir.
La fabrication de la confusion
Je refuse de croire que le peuple comorien ait perdu sa capacité de discernement, que nos jeunes aient perdu le sens du bien commun, que nos fonctionnaires, nos entrepreneurs, nos militaires, nos enseignants aient renoncé à leur conscience. Mais je constate plutôt une fatigue. Une fatigue née de la répétition des mêmes promesses non tenues, des mêmes manipulations, des mêmes mises en scène politique, des mêmes intimidations. L’épuisement est devenu un instrument de gouvernance. Quand un peuple ne distingue plus clairement le vrai du faux, le juste de l’injuste, l’intérêt général de l’intérêt particulier, alors c’est le fondement même de la nation qui vacille.
Le pouvoir de fait sait qu’un peuple indigné peut se mobiliser. Mais un peuple fatigué, lui, se retire. On cherche à nous faire croire que tout est déjà décidé, que toute contestation est inutile, que toute alternative est impossible et que toute voix dissidente est marginale. C’est faux.
En tant que citoyen averti, je dis tout simplement que notre combat n’est pas un combat de personnes. Il est celui pour la vérité. Car, lorsque la vérité disparaît, la justice devient décorative, les institutions deviennent théâtrales, l’État devient un appareil au service d’intérêts privés. De grâce, nous ne pouvons accepter que la résignation devienne la norme nationale.
Restaurer la vérité : un impératif patriotique
Regardons autour de nous : des discours officiels qui célèbrent une prospérité que personne ne ressent. Des promesses d’investissements qui ne se matérialisent jamais. Des engagements constitutionnels interprétés au gré des intérêts du moment. Chaque contradiction affaiblit la confiance collective. Chaque manipulation fragilise le lien social. Chaque mensonge répété éloigne un peu plus les citoyens de la vie publique.
Le résultat est visible : l’indignation laisse place à la résignation. La colère cède à la fatigue. Les patriotes sincères, les nationalistes intègres, les cadres compétents, les jeunes engagés, se sentent submergés. Non pas vaincus par un débat loyal, mais étouffés par un flot permanent de distorsions. Un pouvoir qui ment systématiquement ne cherche pas simplement à dissimuler des fautes. Il cherche à instaurer un rapport de domination psychologique.
Je m’adresse particulièrement à notre jeunesse, à nos intellectuels, à notre diaspora, et à tous les patriotes sincères. Ne cédez pas à l’épuisement. Le régime parie sur notre fatigue. Opposons-lui notre persévérance. Il parie sur notre confusion. Opposons-lui notre clarté. Il parie sur notre silence. Opposons-lui notre parole responsable.
Il est temps de comprendre que le combat pour la vérité n’est pas un combat abstrait. C’est un combat pour l’avenir de nos enfants, la crédibilité internationale de notre État et la justice sociale. Nous appelons chaque citoyen à retrouver le courage de s’informer, de questionner, de comparer, d’exiger des preuves. La fatigue est humaine. La résignation serait une erreur historique. Comme l’a montré Hannah Arendt, la destruction du réel est la première étape des dérives autoritaires. Mais l’histoire montre aussi que la vérité finit toujours par ressurgir lorsque des femmes et des hommes refusent de l’abandonner.
- Autrice connue pour avoir analysé le totalitarisme (« Les origines du totalitarisme », 1951) et le concept de « banalité du mal » (« Eichmann à Jérusalem », 1963)














