En 2018, lorsque je publiais aux éditions Coelacanthes mon roman « Une autre génération », je portais une conviction intime : celle de voir émerger, tôt ou tard, une jeunesse engagée, diverse, déterminée à investir les sphères des responsabilités, tant au niveau local que national. Cette vision n’était pas une utopie littéraire. Elle était un appel. Un appel à l’engagement citoyen, à la prise de conscience, à l’action.
Par Ibrahim Mahafidh Eddine

Plusieurs années plus tard, l’histoire semble donner raison à cette intuition. Ce que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de « génération Z » incarne, dans de nombreux pays, une force de rupture face à l’injustice, à l’immobilisme et aux défaillances des élites politiques traditionnelles. Cette jeunesse n’accepte plus l’inacceptable. Elle s’organise, conteste, et parfois renverse, par les urnes ou par la mobilisation citoyenne, des systèmes jugés incapables de répondre à ses aspirations.
En France, cette « autre génération » a trouvé une expression particulièrement visible lors des dernières élections municipales. Des Français issus de l’immigration ont accédé à des postes de maires dans plusieurs villes, illustrant une transformation profonde du paysage politique. Ce phénomène n’est pas anodin : il témoigne d’une République capable, malgré ses tensions, d’intégrer ses enfants dans toute leur diversité.
Dans mon roman, le personnage de Mourad ambitionnait de devenir maire de La Courneuve. Aujourd’hui, la réalité a dépassé la fiction avec l’élection d’Aly Diouara. Ce parallèle n’est pas simplement symbolique : il souligne le potentiel immense que recèle une jeunesse souvent stigmatisée, mais pourtant riche de compétences, de parcours et d’expériences.
La France, à cet égard, offre un cadre où l’engagement politique reste accessible. Les élections y sont régulières, encadrées, et globalement respectées. Il n’est pas nécessaire d’acheter les consciences ou de manipuler les institutions pour accéder aux responsabilités. Une vision, un projet, une volonté sincère peuvent suffire à convaincre les électeurs. Ce modèle, bien que perfectible, demeure une référence en matière de pratique démocratique.
Mon roman était, avant tout, une invitation adressée à la jeunesse : celle de ne pas se contenter d’une réussite individuelle, professionnelle, aussi honorable soit-elle. Il s’agissait d’encourager chacun à trouver sa manière de contribuer à la vie publique, à l’échelle locale, régionale ou nationale. Aujourd’hui plus que jamais, cet appel reste d’actualité. Une société ne peut progresser durablement sans l’implication active de ses citoyens, et en particulier de ses jeunes.
Cependant, ce contraste devient saisissant lorsqu’on le met en perspective avec la situation aux Comores. Là où la France offre des opportunités d’expression démocratique, notre pays semble encore prisonnier de pratiques qui entravent gravement la sincérité du processus électoral. Fraudes, bourrages d’urnes, manipulation des résultats : autant de dérives qui sapent la confiance des citoyens.
Les institutions censées garantir la transparence et la justice électorale sont, dans bien des cas, instrumentalisées. L’indépendance judiciaire est fragilisée, et les décisions semblent parfois dictées par des intérêts politiques plutôt que par le droit. Cette réalité constitue un frein majeur au développement du pays.
Plus préoccupant encore est le rapport entretenu avec la diaspora. Longtemps méprisée, caricaturée, voire insultée, elle est aujourd’hui regardée avec un intérêt nouveau lorsque ses enfants réussissent à l’étranger, notamment en France. Certains responsables politiques, hier prompts à dénigrer les Comoriens de l’extérieur, se félicitent désormais de voir émerger des figures franco-comoriennes dans les exécutifs municipaux.
Cette évolution, bien que positive en apparence, reste marquée par des contradictions profondes. Comment peut-on, d’un côté, célébrer la réussite de ces enfants, et de l’autre, adopter des lois visant à les exclure de la participation politique dans leur propre pays ? Comment accepter qu’ils portent les couleurs nationales sur les terrains de sport, tout en leur refusant le droit de briguer les plus hautes fonctions de l’État ?
Cette incohérence traduit une vision restrictive et dangereuse de la citoyenneté. Être membre d’une diaspora ne signifie pas être un traître. Bien au contraire, ces femmes et ces hommes constituent une richesse inestimable pour le pays. Ils apportent des compétences, des ressources, des idées nouvelles. Les exclure revient à se priver volontairement d’un levier essentiel de développement.
Il est temps de dépasser ces clivages artificiels. Le progrès des Comores ne pourra se faire sans l’ensemble de ses enfants, qu’ils vivent à l’intérieur du pays ou à l’étranger. L’unité nationale ne doit pas être un slogan, mais une réalité vécue et assumée.
Notre pays est à un tournant. Il a besoin d’une nouvelle génération, non pas d’un renouveau de façade, mais d’un véritable changement de paradigme. Une génération courageuse, intègre, animée par le sens de l’intérêt général. Une génération capable de restaurer la confiance, de réformer les institutions, et de poser les bases d’un développement durable.
Aimer son pays, ce n’est pas se taire face à ses dérives. C’est au contraire s’engager pour le transformer, pour le rendre plus juste, plus inclusif, plus prospère. C’est refuser la fatalité et croire en la capacité collective à bâtir un avenir meilleur.
Le temps est venu. Le temps d’une autre génération. Une génération qui ne subit pas, mais qui agit. Une génération qui rassemble, au lieu de diviser. Une génération qui porte l’espoir d’un pays réconcilié avec lui-même.
Vive les Comores unies et prospères.















