Ahmed Mohamed Ben est le coordinateur du ROC (Rassemblement de l’opposition comorienne). Il livre pour Masiwa sa réflexion sur la célébration de la journée de 17 février à Mwali, mais aussi sur la crise latente aux Comores.
Propos recueillis par Hachim Mohamed
Masiwa- Cette année, à Mwali, le 17 février, il y aura deux célébrations de l’Accord de Fomboni, celle habituelle de l’opposition et celle annoncée cette année du gouvernement. Comment comprendre la volonté gouvernementale d’organiser à cette occasion des assises ?

Ahmed Mohamed – Avant tout, je vous remercie pour cette interview. En effet, le 17 février n’est pas une date neutre dans l’histoire postindépendance comorienne. Elle renvoie à l’Accord-cadre de Fomboni de 2001, fruit d’un compromis difficile, mais salvateur, destiné à mettre fin à des années de crises institutionnelles, de tensions inter-îles et de fragilisation de l’État. Je pense que vouloir convoquer aujourd’hui des assises sans consensus préalable, sous un pouvoir qui a démantelé unilatéralement l’architecture institutionnelle issue de Fomboni, relève moins de l’hommage historique que de l’instrumentalisation politique. Cependant, il est impossible d’analyser ces assises dites de « réconciliation nationale » en dehors du contexte actuel. Depuis plusieurs années, le pays connaît une centralisation excessive du pouvoir exécutif et une marginalisation progressive des contre-pouvoirs. Dans ces conditions, parler de « réconciliation nationale », sans reconnaître les causes profondes de la crise, relève davantage du discours incantatoire que d’une volonté sincère de refondation. Le Rassemblement de l’Opposition Comorienne (ROC) considère qu’aucune réconciliation durable ne peut être imposée par le haut, encore moins sous un climat de défiance généralisée. La question centrale demeure celle-ci : ces assises visent-elles réellement à réparer les fractures nationales, ou à habiller politiquement une confiscation du pouvoir déjà consommée ? Tant que cette ambiguïté persistera, la vigilance citoyenne et politique restera non seulement légitime, mais indispensable.
Masiwa – Dans un contexte de crispation politique entre gouvernants et gouvernés, le peuple comorien est-il en accord avec les décisions prises concernant la prise en compte de l’héritage de cet Accord-cadre ?
Ahmed Mohamed – Je pense que, dans un contexte de crispation politique extrême tel que nous le vivons aujourd’hui, prétendre que le peuple comorien adhère aux décisions prises concernant la présidence relève de la fiction politique. La réalité est plus brutale. L’on constate aujourd’hui que le pouvoir de fait du colonel Azali Assoumani Boinaheri, déjà illégitime, gouverne sans le consentement du peuple comorien. Ils le savent. À ma connaissance, aucune consultation nationale n’a permis de vérifier l’adhésion réelle des Comoriens aux choix imposés au sommet de l’État. Pour ne citer que cela, les révisions constitutionnelles et l’architecture du pouvoir ont été conduites sous un climat de peur et de répression avec des institutions électorales et judiciaires sous contrôle politique. Ainsi, parler d’accord du peuple est une imposture. On oppose souvent l’absence de mobilisation massive pour prétendre à une approbation tacite. C’est un mensonge politique. Le silence du peuple comorien est celui de l’épuisement face à un système verrouillé et d’une jeunesse désabusée, privée d’horizon politique. Reste maintenant à savoir si le pouvoir de fait peut continuer à gouverner durablement contre la volonté réelle de son peuple. L’histoire montre que la réponse est toujours non.
Masiwa – Dans le combat pour la défense des Accords de Fomboni, pensez-vous que l’opposition comorienne est une force de proposition ou seulement de contestation ?
Ahmed Mohamed – Dans le combat pour la défense de l’Accord-cadre de Fomboni, la contestation est avant tout une obligation morale. Au passage, je salue la persistance du Mouvement du 17 février. Sans cette contestation, les accords seraient déjà relégués au rang de simple archive. Je suis d’avis avec ceux qui prétendent que l’opposition peine parfois à imposer publiquement ses alternatives politiques. Pourtant, des propositions existent. Le ROC plaide quotidiennement au retour à un dialogue sous garanties internationales, à la réhabilitation de l’esprit de Fomboni, entre autres l’autonomie, l’équilibre, et la rotation de la présidence. Mais aussi, le ROC plaide pour une transition politique consensuelle, et surtout pour une réforme institutionnelle fondée sur le consentement populaire. Cependant, on ne doit pas se faire d’illusions, dans un contexte autoritaire, exiger de l’opposition qu’elle propose calmement tout en lui refusant l’espace politique, médiatique et institutionnel relève de l’hypocrisie. Loin d’être seulement une force de contestation, l’opposition est potentiellement une force de refondation. Toutefois, elle doit encore se structurer, s’unifier et rendre audible son projet politique.
Masiwa – Concrètement, quelles sont les motivations réelles des acteurs de l’opposition ?
Ahmed Mohamed – Aujourd’hui, les acteurs de l’opposition considèrent la rupture avec les accords de Fomboni comme un acte fondateur d’autoritarisme. Ils estiment que le jeu démocratique est verrouillé et voient leur action comme une lutte pour la restauration du contrat social, pas comme une simple alternance. Il serait malhonnête de nier une autre dimension. Il s’agit du facteur humain, personnel et générationnel. Certains acteurs de l’opposition sont motivés par la volonté de revanche politique, et particulièrement par la peur d’une marginalisation définitive de leur génération ou de leur courant. Ce n’est ni honteux ni illégitime, le pouvoir est aussi un enjeu de trajectoires personnelles, mais c’est précisément cette dimension que le régime exploite pour disqualifier l’ensemble de l’opposition comme revancharde. Mais, l’opposition peut gagner en crédibilité en proposant un agenda clair de transition politique, et surtout un contrat social compréhensible par les jeunes générations.
Masiwa – Quel est votre point de vue sur la crise de la tournante ?
Ahmed Mohamed – La rotation présidentielle entre les îles n’a jamais prétendu régler tous les problèmes. Personne n’est dupe. Cependant, elle avait un objectif précis : désamorcer la rivalité inter-îles et éviter l’explosion de l’Union. Dans un État marqué par des tentations sécessionnistes, la tournante a permis au moins une stabilisation politique relative durant une quinzaine d’années là où le système unitaire avait échoué. La supprimer sans alternative consensuelle, c’est retirer la clé de voûte de l’équilibre national. Cependant, aucun système institutionnel, qu’il soit fédéral, unitaire ou décentralisé, ne peut fonctionner sans bonne foi politique. La tournante en tant que telle n’a pas échoué, je dirai plutôt qu’elle a été trahie. Ce n’est pas elle qui oppose les îles à l’Union, mais son détournement au profit d’un pouvoir de fait central hyper-présidentialisé. Maintenant, après ces péripéties, faut-il maintenir ou supprimer la tournante ? À cette question, aucune réponse sérieuse ne peut se passer de dialogue inclusif, de consensus et de l’esprit de Fomboni.
Masiwa- Une opposition capable de retenue et de sens historique existe-t-elle ?
Ahmed Mohamed – Oui, mais il faut nuancer profondément. L’opposition capable de discernement, de retenue et de sens historique existe potentiellement, mais elle est extrêmement fragilisée dans le contexte actuel, notamment par l’explosion des réseaux sociaux et le flux permanent d’opinions contradictoires. En effet, les réseaux sociaux donnent la parole à tous, y compris à ceux qui n’ont aucune légitimité politique ou morale, amplifient les discordances internes à l’opposition, et rendent visible toute division, maladresse ou contradiction. Par voie de conséquence, aujourd’hui, même des messages réfléchis et stratégiques se perdent dans le flot de polémiques, rumeurs et surenchères, ce qui donne l’impression que l’opposition est désorganisée ou incohérente. Certains leaders ou cadres de l’opposition réfléchissent à long terme et cherchent à concilier contestations et propositions. La difficulté est que ces voix rationnelles se noient dans le vacarme, et que la perception publique privilégie souvent le spectaculaire ou le conflictuel. Le « bavardage » permanent des réseaux sociaux impose des contraintes, les rumeurs se propagent plus vite que la vérité. En conséquence, une opposition qui se respecte peut sembler silencieuse ou divisée, alors qu’elle prépare un positionnement réfléchi.
Masiwa- Vous croyez encore à la communauté internationale qui n’a pu rien faire contre le hold-up électoral de janvier 2024 ?
Ahmed Mohamed – La communauté internationale, disons l’UA, l’UE, les nations-unies ou certains partenaires bilatéraux, a été spectatrice du hold-up électoral de janvier 2024. Malheureusement, elle n’a pas empêché la manipulation des résultats, n’a pas sanctionné les irrégularités, et ses interventions ont été faiblement visibles ou inefficaces. A vrai dire pour une grande partie de l’opinion et de l’opposition, cette communauté est perçue comme inefficace, voire complice par inaction. Depuis l’avènement de l’accord-cadre en 2001, cette communauté internationale n’a jamais imposé de garde-fous efficaces. Du coup, les actes de 2024 montrent qu’aucune pression significative n’a été exercée sur le pouvoir. C’est désolant. Contrairement aux rumeurs, notre refus de participer à une quelconque assise n’est pas un rejet de l’international. C’est plutôt une mise en garde, un signal que le cadre proposé n’est pas crédible sans garanties réelles. L’opposition exige une supervision effective et contraignante, capable de sanctionner les violations et de garantir le respect des accords passés. Sans cela, toute initiative pourrait servir à masquer une normalisation du pouvoir de fait. La communauté internationale, pour redevenir crédible, aux yeux de l’opposition, devrait dénoncer, voire sanctionner les violations constatées, garantir un cadre véritablement inclusif, mettre en œuvre des mécanismes de contrôle opérationnels, et pas seulement symboliques.















