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Portrait : Sitti Thourayat Daoud : L’art comme essence, passion et engagement

Quand on croise le regard de Sitti Thourayat pour la première fois, on y voit la malice, la détermination. Elle a constamment ce sourire aux lèvres et adore rire aux éclats. Elle respire la joie de vivre et ce besoin constant de partager. Sitti est aussi une magnifique femme, quand elle pose devant le photographe ou alors quand elle est sur scène, elle dégage une aura, une prestance qui n’a pas d’égale. Par Nawal Msaïdié

L’unique comédienne professionnelle aux Comores

Sitti Thourayat est l’unique comédienne professionnelle des Comores. Il s’agit d’abord d’un monde masculin, même s’il en reste trop peu nombreux. On peut citer comme comédien remarquable Soumette Ahmed ou encore l’un des mentors de la jeune Sitty Thourayat, Mhoudine Mohamed Zeine alias Papa Kaïs, qui est considéré comme l’un des premiers comédiens de la scène comorienne.

Sitti Thourayat est comédienne, actrice sur petit et grand écran, modèle et depuis peu créatrice, une femme qui a fait de sa passion pour l’art non seulement un métier, mais aussi une philosophie de vie.

Sitti a fait ses premiers pas sur scène au shioni, puis à l’école primaire, au collège… puis à l’Université. Quand elle s’inscrit en Sciences économiques, sociales et politiques – spécialité banque et finances, elle continue ses activités artistiques. Comme elle le dit elle-même, le théâtre a « toujours été dans sa vie ».

La première pièce où on la voit jouer est Antigone de Jean Anouilh. C’est un espace où elle s’épanouit continuellement tant au niveau professionnel au grès des nombreuses formations qu’elle a suivies depuis 2006, mais aussi au niveau social, le théâtre lui permet d’échanger et se développer personnellement.

Sitti Thourayat est une comédienne comorienne qui a surtout joué des pièces écrites par des auteurs comoriens. Elle se pose comme une défenderesse de la littérature comorienne. C’est son portrait en habit traditionnel qui est sur la couverture de la pièce du regretté Salim Hatubou, Mohéli ou le destin conté de Djumbé Fatima. L’auteur a d’ailleurs souvent fait appel à elle pour jouer des pièces. Sur scène, elle joue aussi des œuvres de Mounir Hamada Hamza, Mhoudine Mohamed Zeine, SAST…

Elle valorise aussi le cinéma comorien en jouant dans des films ou courts-métrages réalisés par Mohamed Youssouf, Zainou Elabidine, Rafik Daoud ou encore Farouk Djamily.

Pendant qu’elle joue, elle ne cesse jamais de se former

Deux formations en particulier ont donné un nouveau souffle à son parcours. En 2013, le gouvernement français lui accorde, dans le cadre du programme « Culture Lab », une bourse pour suivre un stage dans le cadre du 67e Festival d’Avignon. À son retour au pays, sa première volonté est de partager tout ce qu’elle a appris. Elle dispense des cours de théâtre à des enfants, des adolescents, des adultes dans « différentes écoles ou centres culturels : à l’alliance française de Moroni, à l’école privée Djadid et Fahar à DjumwaShongo, l’École Communautaire Maeecha à Adda à Anjouan, au Twamaya club à Itsandra, au collège de Drouani et bien d’autres. Elle fait aussi beaucoup de bénévolat. Elle nous confie, avec son habituel air enjoué, que plus elle jouait devant son public, plus elle se formait et avancer vers une carrière de comédienne.

À l’épreuve de l’injustice

Mais, en janvier 2018, Sitti est accusée d’être impliquée dans le vol de 18 millions de francs comoriens à la Caisse de retraite de Moroni. Contrairement à ses co-accusés, elle passe neuf mois en prison. Tout au long de sa détention, les artistes des Comores et toutes les personnes qui avaient collaboré avec elle, toutes les personnes sensibles à l’injustice dont elle avait été victime ont clamé son innocence. Le collectif « Justice pour Sitti !» a été créé et a mené aux Comores plusieurs actions de soutien. Sa libération sous caution a été obtenue en aout 2018.

Après cette épreuve douloureuse, Sitti tente de reprendre une vie normale, une vie comme avant. Malheureusement, les tensions, les incompréhensions et les angoisses subsistent.

Formation par le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine

En 2019, presqu’un an après sa libération de prison, elle intègre le stage « École nomade » à Mayotte assuré par le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, grâce à l’appui financier du service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France.

Lorsqu’elle a été sélectionnée parmi des centaines de participants venant de Mayotte, la Réunion, Madagascar et des Comores, elle a saisi cette opportunité qui lui apparaissait alors comme un exutoire. Grâce à la comédie, elle se sent de nouveau libérée, prête à « laisser le passé au passé et à aller de l’avant ».

Elle retrouve sa paix intérieure. L’« école nomade à Mayotte » est dispensée par l’équipe d’une compagnie reconnue au niveau international. Elle lui permet d’améliorer ses compétences théâtrales. « J’ai pu approfondir mes connaissances sur moi-même en prenant conscience de ma capacité à laisser parler mon corps, mon imagination et écouter les autres. J’ai eu la chance de faire de belles rencontres ». À l’issue de ce stage, elle rencontre Hervé Herelle, son collègue à l’écran. Elle obtient un rôle dans le film Seconde Zone de Cyril Vandendriessche. Le film sera présenté au Festival de Cannes la semaine prochaine.

La mise en valeur des arts comoriens

Suite à son séjour à Mayotte, elle rentre à Moroni. Elle renonce à son poste d’auditrice interne pour se consacrer pleinement à ses activités artistiques.

La mise en valeur des arts des Comores est un combat qu’elle mène depuis maintenant quelques années. Elle défend d’abord la culture comorienne à travers la mode. Qui n’a pas vu ses différents portraits réalisés par la photographe franco-sénégalaise Céline Sarr où elle porte exclusivement des pièces créées par des stylistes et couturiers comoriens : Zeden, Nourel Art, Moina Mariam et Sakina M’sa ? Elle a été pendant trois ans l’égérie de la marque Shiromani design de Mireille Rasoamiaramanana.

Tous ses costumes de scène sont « made in Comores ». Lors de ses apparitions en public, comme lorsqu’elle était jury pour le concours Udjuzi, ou encore quand on la croise dans la rue, elle porte toujours une pièce cousue à partir d’un tissu traditionnel comorien. Son amour du tissu traditionnel, elle le démontre aujourd’hui avec sa marque « Echa » spécialisée dans la décoration intérieure où elle propose à sa clientèle différents linges de maison créés à partir de shiromani, sahare, leso et pantry.

Un des derniers combats de Sitti Thourayat est celui qu’elle mène pour les femmes. En 2017, elle prêtait sa voix au feuilleton radio Ngamdjo shinda qui sensibilisait les femmes sur l’engagement en politique. Le 2 juillet 2021, elle a mis en scène et joué une pièce écrite par Emilie Bonnafous, (Excusez-moi madame) qui dénonce les violences faites aux femmes. Le spectacle a reçu un standing ovation.

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