Contenu du journalCultureEdition 297

Naître ici de Nassuf Djailani nous cueille au bord de l’émotion

Voyageurs qui passez au loin

sur le seuil de la porte

présentez d’abord le pied droit

le gauche porte malheur

tirez sur le rideau

que forme la cocoteraie feuillue

derrière

s’étend un chapelet d’îles

alanguies

sur le flanc gauche de l’île rouge

Qui a assisté à une lecture de son recueil par Nassuf Djailani garde le sentiment d’avoir partagé un moment précieux et puissant. Et pourtant le poète sait la parole fragile. Elle est évanescente et belle comme ce rideau qu’on tire, permettant le dévoilement, ou fantasque et mystérieuse comme le drap blanc qui couvre la réalité de peurs et de fantasmes. C’est sûrement le doute et l’humilité de Nassuf Djailani devant sa parole poétique qui participe de la beauté de Naître ici. Oui le mot y a la beauté des choses fragiles, le verbe est en équilibre au début du vers et la syntaxe s’offre aux interprétations et polysémies.

En équilibre

les mots tremblent

sur la gousse

frappée de soleil

grappes gonflées

de promesses parfumées

ivresse du funambule

dans l’œuf opaque

des illusions

La force de ces poèmes repose notamment sur leur polyphonie. En effet, une foule de visages anonymes peuple le recueil, faisant naître une île, ici, de page en page, sous nos yeux. L’évocation de la rouge terre latérite que sillonne l’enfant rêvé de 26 lettres pour un sourire, et le magma étale avec lequel fusionne le poète d’Antsa pour un détenu, nous transportent sur ces îles volcaniques des Comores qui forment un croissant de lune pour mieux accueillir les voyageurs venus de la mer. Là, et ailleurs dans l’Océan Indien, se croisent les femmes qui pêchent au voile, les conteurs des temps jadis, les enfants d’une cour d’école, le fou en proie à une foule hostile, ou encore le ventre bedonnant de ceux qui souillent cet espace. Nos doigts se crispent sur la couverture rouge du recueil à l’écoute des accents néo-colonialistes des broutards qui ruminent perpétuant l’inique domination… Dans cette foule bruissent des voix qui brûlent d’être entendues. Accompagnant ces anonymes, des voix de poètes s’élèvent. En effet, depuis son titre Naître ici, jusqu’à la dernière pièce, Épître à Saint John Perse pour saluer la mer, le recueil s’inscrit comme dans un écrin dans une filiation poétique. Naître ici est le premier vers d’Antsa pour un détenu, dédié au poète Jacques Rabemananjara. On se rappelle que cet écrivain et homme politique malgache de langue française, héros de l’indépendance malgache a été emprisonné à la suite des émeutes réprimées de 1947 qui firent plus de cent mille morts.

Naître ici

n’être rien

qu’un pépiement

d’oiseau

en cage

quand se referment les yeux

sarabande les blattes

dans la camisole moite

d’ivresse, labyrinthe le corps

dans les interstices, avec des mots en fusion

Par la grâce de l’évocation de ce nom s’élèvent alors dans nos esprits ceux de Jean-Joseph Rabearivelo, Alioune Diop, Léopold Sedar Senghor, et bien d’autres, comme Césaire cité plus loin. Dans ses poèmes à la suite de ces voix puissantes, Nassuf Djailani plie doucement le français au parler malgache lorsque le substantif se fait verbe et que la polysémie modèle la phrase. On comprend qu’il y a aussi un espoir formulé de voir ceux qui se taisent prendre parole à leur tour en portant haut la richesse d’une culture qui, reconnue et assumée, permettra de rebâtir les fiertés :

vibre enfant des lunes

au son subtil de la valiha

quête la parole secrète

des apaisements

En citant ces poètes qu’il honore et qu’il interroge, Nassuf Djailani nous rappelle que la poésie est intertextualité, transmission et échange. Saint John Perse, Lyonnel Trouillot, Raphaël Confiant,  sont encore cités agrandissant l’espace, de Madagascar à Haïti, des Comores à Pointe-à-pitre et ouvrant des pans de l’Histoire pour redonner voix à ceux qui n’en ont pas eu, pour prendre parole / avec la mémoire / des vaincus. Le lecteur prend alors la mesure des combats poétiques et politiques qui restent à mener. Et le cœur déjà à vif et sensibilisé reçoit comme autant de griffures les cris d’alerte face à ce qui met à mal notre humanité aujourd’hui :

Le ciel désormais

est d’acier

sur la mer étale

file une embarcation

gonflée d’hémoglobine

avec le souffle de la vie

sur le fil

vacillent les êtres

Le lyrisme assumé place l’intimité au cœur de l’engagement. Ne faut-il pas plonger dans l’individualité d’une expérience humaine pour toucher à l’universel ? Alors il est peut-être en cage le poète qui veut faire renaître les anciennes fiertés d’une île qui a trop longtemps subi les séquelles de la colonisation. Il a peut-être la sensation de n’être rien, l’homme qui tente de dire l’amour et de saisir la fragilité des sentiments. Mais elle est libre sa parole et comme celle du détenu, elle naît peut-être justement de ces enfermements subis. Ainsi la parole échappe au poète, déploie nos interprétations et nous atteint en plein cœur, nous donnant la sensation d’avoir vu quelque chose naître, ici.

Par Magali Dussillos

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