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Ibrahim Ahmed Kassim, Hydrogéologue : 35% des Comoriens ont accès à l’eau.

Notre série d’entrevues s’enrichit avec l’expertise d’Ibrahim Ahmed Kassim. Hydrogéologue, enseignant à l’université des Comores et consultant senior international, il nous partage son expertise sur l’eau aux Comores.

Café Géo des Comores : De nombreux cours d’eaux aux Comores tarissent à vue d’œil, les causes sont-elles naturelles ou anthropiques ?

Ibrahim Ahmed Kassim : Il est important de souligner au préalable qu’aux Comores les cours d’eau utilisés pour l’alimentation en eau potable sont exclusivement observées à Ndzuani et Mwali. Le réseau hydrographique est quasi inexistant à Ngazidja à cause de la présence de nombreuses roches volcaniques moins altérées et très perméables.

Pour revenir à votre question, le phénomène du tarissement des eaux comoriennes est de causes naturelles et anthropiques.

Les causes naturelles s’observent surtout dans le tarissement des rivières. Et ces causes sont liées sans doute aux dérèglements climatiques, en cours durant ces trois dernières décennies. Ces perturbations climatiques impactent considérablement sur le cycle hydrologique, avec des saisons pluvieuses sérieusement perturbées. La baisse annuelle et saisonnière des pluies a fortement des conséquences sur la réduction des débits des rivières en particulier, et du réseau hydrographique d’une manière générale.

Les causes anthropiques responsables du tarissement de nombreux cours d’eau sont à chercher dans la dégradation des bassins versants, avec un déboisement massif du couvert végétal, conséquence du défrichement en forêt par les paysans.

Ainsi, l’île de Ndzuani qui comptait le plus grand nombre de cours d’eau (une quarantaine environ en 1950) n’en possède plus aujourd’hui qu’une douzaine de rivières permanentes, dont les plus importantes se localisent à Tratrenga, Mutsamudu, Jomani, Pomoni, Mrémani, Ajao. Dans cette île de nombreux cours d’eaux se sont donc taris.

À Mwali, le phénomène de tarissement observé est complètement différent. On y trouve actuellement une vingtaine de cours d’eau à écoulement permanent ou en intermittence.

CGC : Que pensez-vous de l’exploitation des cours d’eaux en culture de cresson, parfois nécessitant l’usage du DTT, mais aussi l’utilisation de ce dernier pour la capture des écrevisses ?

Ibrahim Ahmed Kassim : Avant de répondre à la question, je pense qu’il serait instructif de parler un peu du DTT. Connu sous le nom de Dichloro-Diphényl-Trichloréthane, il s’agit d’un insecticide puissant utilisé en agriculture. Il a été le principal produit utilisé pendant les années 50 et 60 dans le cadre de la campagne mondiale d’éradication du paludisme soutenue par l’Organisation Mondiale de la Sante (OMS).

En matière de santé humaine, l’utilisation du DDT a permis l’éradication des vecteurs de grandes maladies. L’OMS estime que ce composé chimique a sauvé 25 millions de vies humaines du paludisme.

Aux Comores, le DDT a été utilisé dans les années 1970 pour le traitement antimoustique dans les foyers.

Néanmoins, le DDT est un composé organique persistant. Cela signifie qu’il peut persister longtemps dans l’environnement (3 à 15 ans après son application). Son mécanisme d’action n’a jamais été clairement établi, mais des études ont montré qu’il était impliqué dans l’équilibre des ions sodium et potassium au niveau des axones neuronaux et qu’il empêchait alors la transmission de l’influx nerveux chez les insectes mais également chez les mammifères.

On craint que le DDT ait des effets à long terme sur la santé de l’homme. Bien qu’il n’y ait à l’heure actuelle aucun lien direct entre le DDT et un quelconque effet négatif sur la santé de l’homme. Des données de plus en plus nombreuses laissent à penser qu’il pourrait perturber les fonctions endocriniennes et de reproduction.
En 1962, la biologiste américaine Rachel soupçonnait le DDT d’être cancérigène et d’empêcher la reproduction des oiseaux en amincissant la coquille de leurs œufs. Elle avait créé un véritable tollé qui avait conduit dans les années 1970 à l’interdiction de l’utilisation du DDT dans de nombreux pays.

Aujourd’hui, son utilisation pour combattre des vecteurs de maladie est encore sujette à controverse.
Le DDT est un produit dont les effets sont importants sur l’environnement. S’il est dispersé en milieu aquatique, plus particulièrement dans les ruisseaux, il provoque la mort de nombreuses espèces d’insectes, susceptibles de parasiter les végétaux aquatiques. Par exemple, il peut éliminer les insectes sur le cresson, qui est une plante herbacée appréciée pour sa saveur et qui peut se déguster en salade.

Aux Comores, la culture de cresson est surtout effectuée à Anjouan. On peut retrouver le cresson en vente dans les marchés de Moroni en période de récolte. La dispersion du DTT peut provoquer la pollution des eaux de surface par le ruissellement, et des eaux profondes, par la lixiviation.

Le transfert par lixiviation peut causer la pollution des eaux souterraines.
Le DDT est hautement toxique pour les organismes aquatiques comme les écrevisses, les crevettes et pour de nombreuses autres espèces de poissons.

L’usage de DDT pour la pêche pourra bien sûr entrainer à long terme la disparition des écrevisses et d’autres espèces d’animaux aquatiques dans les cours d’eau aux Comores.

À défaut d’une législation nationale contre l’utilisation du DDT, il est hautement recommandé de garder une vigilance par rapport à l’introduction de ce produit. Mettre un système de contrôle au niveau des frontières et empêcher son utilisation par les villageois pour la pêche demeure nécessaire.

CGC : Lorsqu’on parle de l’accès à une rivière ou à une source d’eau souterraine, est-ce la même chose ?

Ibrahim Ahmed Kassim : La réponse la plus simple et la plus rapide à donner à votre question est de décrire la différence qui peut exister entre avoir l’accès à l’eau à partir d’un cours d’eau (rivière) et avoir l’accès à l’eau à partir d’une nappe d’eau souterraine.
Dans les deux cas, la finalité est la même. C’est-à-dire pouvoir capter l’eau qu’elle soit de surface ou souterraine et l’acheminer aux personnes pour satisfaire leurs besoins domestiques, agricoles, industrielles, touristiques, etc.

La différence réside plutôt dans le mode de captage de la ressource ou la prise d’eau, si je peux me permettre.
L’eau souterraine se trouve sous le niveau du sol, dans les formations hydrogéologiques. Elle est recouverte soit par les fractures du socle rocheux (roches basaltiques par exemple), soit par les pores présents dans les milieux granulaires tels les sables, les scories et les graviers.

Contrairement à l’eau de surface, l’eau souterraine n’est pas canalisée comme une rivière, mais elle circule en profondeur dans les formations géologiques qui constituent l’espace souterrain.
Il existe plusieurs types d’ouvrages qui sont utilisés pour prélever l’eau souterraine contenue dans les aquifères ; on peut citer par exemple les puits et les forages où l’eau est pompée pour être puisée. En revanche, le captage de l’eau de rivière est passif et l’eau captée est acheminée par gravité.

CGC : Combien de personnes ont accès à une eau potable aujourd’hui aux Comores ? Quelles conditions faut-il atteindre pour que tout le monde ait accès à l’eau potable et en combien de temps ?

Ibrahim Ahmed Kassim : « L’eau potable est une eau ayant des caractéristiques microbiennes, chimiques et physiques qui répondent aux directives de l’OMS ou aux normes nationales relatives à la qualité de l’eau de boisson (l’eau de boisson désigne l’eau utilisée à des fins domestiques, la boisson, la cuisine et l’hygiène personnelle) ».

Si on se fie à cette définition de l’OMS, les Comores sont loin d’avoir un taux d’accès à l’eau potable satisfaisant. Selon le Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP) 2010-2014, les estimations réalisées en rapport avec l’accès aux services d’eau potable, c’est environ 15 % de la population comorienne qui aurait accès à une source d’eau potable selon les normes reconnues. Si on tient compte des projets de développement des réseaux d’adduction d’eau potable (AEP) pour améliorer l’accès à l’eau réalisés ces dernières années, le taux d’accès tournerait autour de 35%.
Depuis 2013, les Comores se sont dotées d’une stratégie et d’un programme d’alimentation en eau potable afin de promouvoir le secteur de l’eau potable.
La pauvreté et l’absence de budget empêchent la mise en œuvre de cette stratégie d’une part et sont d’autre part les causes majeures qui peuvent expliquer le faible taux d’accès à l’eau potable à la population comorienne.

Propos recueillis par Salec Halidi Abderemane

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