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Arrêté, séquestré, interrogé dans un cadre extrajudiciaire, expulsé d’Anjouan… Pourquoi le gouvernement Azali a peur de Nkarobwe ?

L’aventure, pour certaines personnes, c’est de gravir les plus hautes montagnes, sauter en parachute, faire de la plongée au fond des mers ou encore voyager jusqu’à la lune. Pour Athoumane Abdou alias Nkarobwe né vers 1977 à Dembéni (Mbadjini-ouest), l’aventure avec sa part de risque, d’incertitude voire de défi ce sont les tournées des mosquées qu’il effectue à travers le pays avec son « Mouvement Nkarobwe ». Pourquoi un gouvernement qui appelle l’opposition à s’organiser pour un dialogue national et inclusif continue-t-il à poursuivre et homme qui est souvent seul face à une modeste foule à la sortie de la mosquée ? Difficile à comprendre. Par Hachim Mohamed

Nous l’avons croisé à la véranda de la mosquée du quartier Djomani, dans la capitale, mercredi 20 octobre. Ce personnage fascinant, touchant, plein d’humanité, parfois mystérieux et insaisissable, s’exprime sans retenue sur de nombreux sujets tout en maniant son chapelet.

Reconduit à Ngazidja manu militari

Athoumane Abdou a été expulsé manu militari de l’île d’Anjouan le 17 octobre dernier, encadré dans le bateau par deux militaires. C’est la même procédure que pour un étranger qu’on reconduit de force à la frontière. Sans aucune procédure judiciaire, le gouvernement Azali l’a privé de sa liberté de circulation sur l’ensemble du territoire national.

Il avait pris le bateau Maria Galanta, seul, le 3 octobre à 10 heures pour l’île d’Anjouan. Il est arrivé au port de Mutsamudu après 3 heures de navigation. Il s’est alors dirigé vers Bazimini pour prier dans une mosquée.

Comme il le fait à Ngazidja, après la prière du soir, devant les fidèles de la mosquée, il a improvisé un prêche enflammé. À 22 heures, il s’est couché dans cette mosquée. Le lendemain Nkarobwe a été emmené par les fidèles à une place publique où il pouvait revenir pour ses prédications. Mais, après la prière de midi, il est reparti sur le lieu de rassemblement, mais, à sa grande surprise, il n’y avait personne. Fort de cette déconvenue à Bazimini, Nkarobwe a décidé de ne plus prononcer ses prêches dans d’autres endroits que les mosquées. Et il distribuait auparavant, quand c’était possible des tracts à des fins de propagande religieuse à la sortie du lieu de culte.

La tournée d’Anjouan

Nkarobwe a quitté Bazmini le 4 octobre. Il est allé à Patsy, puis Ouani en passant par Koki. Il a visité d’autres villages comme Hajoho, Jimilime, Lingoni avant d’être arrêté le vendredi 15 octobre à Sima.

L’homme pacifique n’a commis aucun mal. À chaque fois c’était le même cérémonial : prière, distribution de tracts, prêche avant ou après. Il rappelle le sens de l’hospitalité des habitants d’Anjouan et se souvient notamment qu’il était invité dans leurs maisons pour manger. « Les Anjouanais étaient tellement hospitaliers que je ne pouvais pas accepter tous les appels à la table », a commenté Nkarobwe avec beaucoup d’émotion.

Il a dormi dans les mosquées de Koki, Patsy, Niatranga, Lingoni Bimbini… Les villages où il a fait des haltes la nuit.

Nkarobwe a payé 2000FC à la RTM (Radio Television Maecha) et 500 FC à la Radio de Tsembehou pour la diffusion de ses communiqués. Pour voyager d’un village à un autre il prenait un minibus ou un taxi classique quand la distance était longue, sinon, il faisait honneur à son surnom et allait nkarobwe, pieds nus.

À Ouani, le vendredi 8 octobre les habitants lui ont suggéré de poursuivre sa prédication itinérante à la mosquée « Potelea ». « J’ai décliné l’offre, car j’ai supposé qu’il y avait un problème de sécurité dans cette mosquée située un peu en brousse », nous confie Nkarobwe qui montre par cette mesure de prudence que le « fou » n’est pas aussi fou que l’imaginaire collectif voudrait le faire croire dans l’opinion publique.

Expulsé vers Ngazidja

Sima est la dernière ville d’Anjouan visitée par Nkarobwe pourtant il n’envisageait pas déjà son retour. Le vendredi 15 octobre, il était en train de prêcher après la prière quand trois pickups avec à leur bord sept militaires sont arrivés devant la mosquée. Il a été arrêté en raison de ses « prédications itinérantes » dans l’île d’Anjouan.

Le prédicateur a été ensuite amené à la gendarmerie de Mutsamudu où il a été conduit dans le logement de fonction du Capitaine Ismaël Bacar qui lui a offert une boisson et une bouteille d’eau. La salle d’attente du bureau du Major Yacoub a servi de cellule de garde à vue, selon Nkarobwe. Cela montre que les gendarmes ont fait preuve de bienveillance à son égard, mais on peut s’étonner qu’aucun juge n’intervienne pour prendre une décision judiciaire à son encontre.

Pendant la durée de sa détention qui s’est étalée de vendredi à dimanche, Athoumane Abdou a refusé de manger et de boire. « Vous savez ! Quand j’ai été appréhendé avec les Mabedja à l’époque, dans la cellule, je n’ai jamais accepté de me nourrir. C’est seulement au bout du 6e jour de garde à vue que j’ai mangé un peu de riz et de l’eau. Cela fait partie de ma « doctrine » de résistance », soutient-il.

Nkarobwe a été amené au port de Mutsamudu dimanche 17 octobre, les militaires l’ont fait monter sous escorte dans le compartiment « VIP » du Maria Galanta. Deux militaires l’ont escorté de Mutsamudu à Moroni, l’un à sa gauche et l’autre à sa droite comme un homme dangereux, de nationalité étrangère qu’il fallait reconduire à la frontière.

Une fois au port de Moroni, les deux militaires ont déposé Nkarobwe dans la salle d’attente pour embarquement et ont disparu. Après un sermon d’une personnalité en boubou qui a été présenté comme chef de la Douane, Nkarobwe a été relâché et il a pu rentrer chez lui à Dembéni.

Parmi les choses que Nkarobwe a pu observer à Anjouan, il y a le travail des enfants, ce qui montre que l’homme reste préoccupé par le sort des Comoriens et qu’il n’était pas venu uniquement pour des prêches.

« À Koki, j‘ai vu quelques tailleurs de pierre âgés de 10 à 12 ans qui, pour extraire de précieuses pierres calcaires, grattent l’intérieur des montagnes qui entourent cette ville. Ces enfants travaillent pour subvenir aux besoins de leurs parents, notamment quand pour une opportunité de vente ils font transporter dans un camion ces blocs de pierres taillées destinés à être utilisés dans la construction au prix de 50000 FC », affirme Nkarobwe, encore choqué d’avoir vu des enfants dans une activité aussi pénible.

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