Après la saison des « anda » vint la saison des Maulida en l’honneur du prophète Muhamad. Du gouvernement aux villages en passant par les corps constitués, pendant un mois, les Comoriens organisent des cérémonies pour louer le Messager d’Allah.
Par Fatouma Ali Saïd Abdallah
Chaque année, dès l’observation du croissant lunaire annonçant le mois de Maoulida, l’archipel entre en période de recueillement et de célébration. Mariages et grandes festivités profanes sont mis entre parenthèses. L’archipel tout entier se tourne vers la commémoration de la naissance du Prophète Muhamad (PSL).

Le jeudi 27 août dernier, c’était au tour de la ville d’Iconi de tenir sa cérémonie. Sur la place publique et symbolique de Bichioni, dès la fin de la prière de l’Icha, près de 1000 personnes se sont rassemblées. Notables, adultes, jeunes et enfants ont répondu présents pour louer les mérites et le bon comportement du Messager de Dieu.
Selon les informations recueillies sur place, la ville a prévu cette année un budget de 5 millions de francs comoriens pour l’organisation. Une somme destinée à nourrir les invités venus de loin, à couvrir les frais de transport des délégations voisines et à offrir à chaque participant les mets traditionnels de la fête.
Une organisation millimétrée et un budget de 5 millions
Célébrer le Maoulida dans le pays obéit à des règles précises, transmises de génération en génération. Chaque ville, chaque village a sa date. Et chaque ville invite les localités voisines, proches comme lointaines, à partager ce moment de foi.
À Iconi, la préparation a commencé plusieurs semaines plus tôt. Trois rencontres préparatoires ont réuni les notables et le chef de la ville. Une douzaine de sages se sont concertés sur le déroulement de la soirée, la répartition des tâches et la gestion du budget. À l’issue de chaque réunion, et selon les témoignages recueillis, une enveloppe est remise à chacun des notables en guise de reconnaissance pour leur implication.
Le budget global de 5 millions de KMF a été ventilé avec soin. Il a servi en premier lieu à la nourriture des invités des villages éloignés. Des maisons ont été spécialement sélectionnées par les organisateurs pour les accueillir et leur offrir le dîner avant de les conduire à la cérémonie sur la place de Bichioni.
Une autre part a été consacrée aux frais de taxi pour les délégations des villes proches. Pour elles, les notables d’Iconi ont également prévu des enveloppes. Un geste qualifié localement de « signe d’amour et de respect ».
Le reste du budget a permis l’achat en grande quantité de sachets de biscuits, de boissons gazeuses et non gazeuses sucrées, d’eaux minérales, de dattes et de café. Ces denrées sont distribuées à l’ensemble des présents pendant et à l’issue de la cérémonie. S’y ajoutent les petits beignets traditionnels préparés par les femmes de la ville, servis avec du café chaud.
« Tout est prévu pour que personne ne rentre les mains vides, surtout les enfants », confie un notable. Et de fait, à la fin de la soirée, ce sont eux les plus heureux. Ils repartent chacun avec un sachet contenant biscuits, boissons sucrées et sucreries.
21 villages invités, près de 1000 personnes attendues
Cette année, 21 villages ont été officiellement invités par Iconi. L’objectif : rassembler le plus grand nombre de croyants autour de l’éloge du Prophète.
Dès la tombée de la nuit, les premiers cortèges sont arrivés. Venant de Moroni, d’Itsandra, de Ntsoudjini, du Bambao ya Mboini et d’autres localités de Ngazidja, les invités ont été accueillis selon le protocole établi. Les notables d’Iconi étaient postés dès le début de soirée pour orienter, installer et honorer chaque délégation.
Au total, les organisateurs estiment à environ 1000 hommes le nombre de participants à la veillée. Hommes et enfants étaient également présents, mais la veillée centrale sur la place publique est traditionnellement dominée par les hommes religieux (mafundi) et les notables qui dirigent les chants religieux et les prêches.
La cérémonie a débuté juste après la prière de l’Icha. Elle s’est tenue en plein air, sur la place de Bichioni, lieu chargé d’histoire pour les habitants d’Iconi. Micros, nattes et bâches avaient été installés pour accueillir dignement les invités.
Un mois de dévotion et de suspension des mariages
Le Maoulida n’est pas une simple fête. C’est un temps fort du calendrier religieux comorien. Dès que la lune du mois de Rabi’ al-Awwal est observée, toutes les cérémonies de mariage sont suspendues dans l’archipel. Par amour et par respect pour le Messager de Dieu, les familles repoussent les unions prévues pour se consacrer uniquement à la célébration de sa naissance.
Pendant tout le mois, chaque ville choisit son jour. Les invitations circulent. Les liens se resserrent entre localités. On loue ensemble la vie du Prophète, sa patience, sa générosité, son sens de la justice et son comportement exemplaire. Les prêches reviennent sur sa Sira, les poèmes religieux sont chantés en chœur, et des duas sont formulés pour la paix et la prospérité du pays.
“Le Maoulida nous rappelle qui nous sommes, d’où nous venons et quelles valeurs nous devons transmettre”, explique un prêcheur présent à Iconi. « C’est aussi l’occasion de renforcer la solidarité entre les villages », souligne un pêcheur lors de l’ouverture de la cérémonie.
Hospitalité du cœur
Ce qui frappe le visiteur lors d’un Maoulida dans le pays, c’est l’hospitalité. À Iconi, rien n’a été laissé au hasard.
Pour les invités de loin, des familles ont ouvert leurs maisons. Le dîner servi avant la cérémonie est un moment de convivialité. On y partage du riz, de la viande, des bananes et du pain traditionnel fait au four, des brochettes de poulet, viande ou poisson, sans oublier les jus, les boissons et des fruits comme dessert. Après la veillée, le retour se fait tard dans la nuit, avec le sachet rituel en main.
Pour les invités des villages voisins, l’enveloppe remise à l’arrivée couvre le transport. Mais, elle a surtout une valeur symbolique. Elle dit : « Vous êtes les bienvenus, votre présence nous honore ».
Pendant la cérémonie, des jeunes de la ville circulent avec des plateaux. Ils distribuent l’eau, le café, les dattes et les beignets. L’ambiance est à la fois solennelle et chaleureuse. Les chants montent, les « Salatu ala Nabi » résonnent sur la place.
Les enfants rentrent heureux
Si les adultes viennent pour la prière et le rappel, les enfants viennent aussi pour la fête. Et ils ne sont pas déçus.
À la fin de la veillée, la distribution finale commence. Chaque enfant reçoit un sachet. À l’intérieur : plusieurs biscuits, une boisson sucrée, parfois une petite bouteille d’eau et des beignets traditionnels.
Sur le chemin du retour, on les voit fiers, serrant leur sachet contre eux. Pour beaucoup, c’est le souvenir le plus marquant du Maoulida. Un moment où la communauté pense à eux et leur offre un peu de douceur.
Les 5 millions de francs comoriens mobilisés par Iconi ne viennent pas d’un seul bailleur. Ils sont le fruit de cotisations. Les trois quartiers principaux d’une ville : M’dradjou, Harimoi-mdji et M’draboini. Il arrive des fois où les cadres de la ville, les commerçants et les habitants contribuent individuellement, selon leurs moyens.
Chaque ville a son propre budget, fixé en fonction de ses moyens et du nombre d’invités qu’elle espère recevoir.
À Iconi, les organisateurs assurent que les comptes seront rendus publics à la communauté après la fête. La transparence est une exigence, car il s’agit d’argent dédié à une œuvre religieuse.
Le Maoulida est donc aussi un exercice de gestion collective. Il met à l’épreuve la capacité d’un village à s’organiser, à mobiliser des ressources et à accueillir dignement ses hôtes.
Le choix de la place de Bichioni n’est pas anodin. C’est un lieu de rassemblement historique pour Iconi. C’est là que se prennent les grandes décisions, que se tiennent les cérémonies officielles et que la communauté se retrouve dans les moments importants.
En accueillant le Maoulida sur cette place, Iconi réaffirme son attachement à la tradition et à la foi. La ville, connue pour son rôle dans l’histoire de Ngazidja, donne l’exemple d’une organisation réussie.
D’année en année, le rituel ne change pas. L’observation de la lune, l’arrêt des mariages, les réunions de notables, les invitations, la veillée, la distribution. Pourtant, chaque édition a sa particularité. Ce qui demeure, c’est le sens : se souvenir du Prophète, renforcer les liens sociaux, éduquer les jeunes et partager.
À l’heure où les influences extérieures se multiplient, le Maoulida reste un repère. Une habitude qui structure la vie sociale et religieuse de l’archipel pendant un mois entier. Chaque jour, une nouvelle cérémonie. Chaque nuit, de nouveaux invités, de nouveaux sachets distribués, de nouveaux prêches.
Le mois se terminera comme il a commencé : dans la dévotion et la fraternité. Et partout, le même message sera répété : suivre l’exemple du Prophète Mohamed (PSL) dans la vie de tous les jours.
À Iconi, la place de Bichioni est désormais vide. Les nattes ont été rangées, les bâches démontées. Mais dans les cœurs, l’écho des chants et la chaleur de l’accueil demeurent. Et déjà, les notables pensent à l’année prochaine.














