Contenu du journalEdition 329OPINIONPolitique

Quel bilan pour le quinquennat d’Assoumani Azali ?

La question semble incongrue, à quelques jours de la fin supposée de son mandat, soit le 26 mai prochain, à en croire certains membres de l’opposition. Alors que le pays est toujours empêtré dans une crise politique sans précédente, le sujet est tout sauf anodin. Par IBRAHIM Mahafidh Eddine, juriste, militant Daula ya Haki

Lorsqu’on connaît les annonces et engagements pris par Azali dès son retour au pouvoir en 2016, le pari d’un nouvel horizon se révèle être un échec cuisant. Les résultats parlent d’eux-mêmes. Pire, Azali a entraîné le pays dans un tournant dictatorial. Il y a ceux qui diront : « Tout ça pour ça ? Toutes ces années contraint et forcé, au détour d’un mot – émergence – sans dire explicitement ce que serait la nouvelle trajectoire du pays ? » Il y a ceux qui essaieront de trouver des excuses en évoquant le temps ou encore la crise sanitaire ou autres. Pourtant le redressement du pays ne relève pas davantage de la fatalité. Il est uniquement affaire de sens de la vérité, de courage et de volonté politique. Les arguments des uns et des autres sont désormais trop éloignés. Mais tous s’accordent au moins sur un point : le pays va mal.

Son slogan de campagne était une supercherie. La fameuse équation « un jeune = un emploi » n’était rien d’autre qu’une stratégie verbale qui avait pour but d’exercer une influence subreptice sur l’électorat jeune. Dans la hâte et la précipitation, il a laissé croire qu’il a solutionné la question de l’énergie en achetant à deux reprises et sans respecter le principe de l’appel d’offre des groupes électrogènes d’occasion. Le pays et l’économie sont encore plombés par les délestages qui s’enchaînent. Par ailleurs, ce quinquennat finissant nous a révélé une chose, une pauvreté criante dans un pays dit à « revenus intermédiaires ». Les actions humanitaires ont été multipliées durant ces cinq dernières années au profit des plus démunis. Beaucoup de Comoriens ont été surpris de voir qu’il y a des villages où il n’y a ni route, ni école, ni dispensaire, plus particulièrement dans les îles de Mohéli et Anjouan. Un autre constat sans appel, le pays déborde de personnes souffrant de nombreuses pathologies qui nécessitent des évacuations médicales à l’étranger, faute de pouvoir les soigner sur place. Autre fois orgueilleux et fier, le Comorien exhibe désormais sans gêne aucune, sa pauvreté et sa maladie pour solliciter l’aide humanitaire. Il est grand temps que le gouvernement s’intéresse enfin aux besoins élémentaires des Comoriens. Malgré cette réalité, il y a une coalition d’intérêts individuels qui trouve son compte dans la situation présente du pays et qui s’enrichit au détriment du peuple. Azali a fait le contraire de ce qu’il a promis, de ce que réclamaient ses amis et conseillers, en s’autoproclamant Imam, président omnipotent, omniscient et donc en ramenant sur lui la responsabilité pleine et entière des nombreuses atrocités de son régime.

Un cadi jusqu’ici inconnu du grand public, Abu Rukane, a fait un discours moralisateur où il a parlé de trois principes élémentaires, ciment de notre vivre ensemble, foulés aux pieds par le régime. Il s’agit de nos traditions, de la religion et de la politique. En effet, le pays pouvait jusqu’ici s’enorgueillir d’avoir des valeurs et des traditions qui avaient chevillé au corps l’unité nationale. Des valeurs qui jadis cultivaient fraternité et bien vivre ensemble. Les Comoriens se sentaient chez eux partout où ils se trouvaient sur chacune de nos îles. C’est loin d’être le cas aujourd’hui. Ces valeurs ont disparu à jamais. Beaucoup de haine, de rancœurs et d’animosités nous animent. Nous avons plus que jamais besoin de nous réconcilier et de nous pardonner.

Quid de la religion ? La religion musulmane est de plus en plus menacée au vu et au su de nos autorités qui peinent visiblement à réagir. La religion est instrumentalisée à des fins politiques et partisanes. Elle est plus ou moins sous influence étrangère. Le cadi Abu Rukane avait demandé à tort ou à raison que les mosquées soient ouvertes au même titre que les écoles. Le que le gouvernement finira par le faire quelques jours après son interpellation. Il s’est aussi interrogé sur l’inaction d’une autorité religieuse qui n’en est pas une, selon lui, parce qu’elle est utilisée par le régime et totalement imbriquée à lui. Il sera arrêté manu militari le lendemain par les forces de l’ordre. Il croupit à la prison de Moroni et où il serait gravement malade alors que seules des sanctions disciplinaires peuvent être prises contre un magistrat fautif. Abu Rukane est un cadi et à ce titre, il est aussi magistrat.

Enfin la politique. Elle est aujourd’hui le théâtre d’une crise postélectorale majeure entre le régime et les oppositions. Le fonctionnement des institutions est tout sauf régulier. Les équilibres sont rompus et la démocratie est en péril. Les pouvoirs judiciaire et parlementaire sont à la solde de l’exécutif. Les libertés publiques sont menacées, pas une seule fois où une manifestation publique a été autorisée. L’opposition est muselée. Ses membres sont soit emprisonnés, soit en résidence surveillée, soit en exil ou encore placés sous contrôle judiciaire. Les journalistes intimidés et emprisonnés. La diaspora quant à elle manifeste contre le régime dictatorial depuis plus de deux ans. La démocratie a reculé de plusieurs points. Le tout dans un climat d’insécurité ambiant. Le ministre de l’intérieur Mohamed Daoud a dernièrement fait appel aux micros de la Radio France Internationale (RFI) à l’opposition pour l’aider à traquer des « assassins ». Inédit.

On juge un arbre à ses fruits tout d’abord. L’attractivité du territoire comorien pose visiblement problème. Mauvaise position en termes d’accueil d’investissements. Cela dit l’instabilité politique ne favorise pas ou peu les investissements étrangers.

Que faire ? Le départ d’Azali du pouvoir est un préalable nécessaire. Suivi d’une transition inclusive et d’élections libres et transparentes. La clé du changement sera nécessairement politique. Celui-ci requiert trois conditions à mon sens : une prise de conscience des Comoriens de l’intérieur et de l’extérieur, un projet global et cohérent de développement, un homme ou une femme et des équipes pour le porter. La prise de conscience des Comoriens chemine incontestablement vers des perspectives de relèvement notamment au sein de la diaspora. Elle semble avoir compris la mesure du péril dans lequel se trouve le pays. Il reste à trouver une issue crédible. Les Comoriens et leurs dirigeants doivent désormais avoir le courage d’admettre que le pays va mal. Non pour le considérer comme une fatalité mais pour en comprendre les ressorts. Non pour s’enfermer dans la déploration mais pour s’engager dans l’action. Non pour s’en rejeter mutuellement la responsabilité mais pour construire enfin collectivement notre pays.

 

Mots clés
Montre plus

Articles Liés

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Le contenu est protégé !!
Close