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Portrait. 2. Idriss Mohamed Chanfi : Le patriotisme chevillé au corps

Révolutionnaire, apparatchik, militant associatif, chef d’entreprise, Idriss Mohamed Chanfi a vécu plusieurs vies. Il est parmi les anciens leaders du Front Démocratique (FD) celui qui refuse encore de concilier ses convictions politiques et personnelles avec le anda et le mila na ntsi, cette constitution non écrite des Comores qui supplante les institutions démocratiques dans les villages. Faute d’avoir pu se rallier à la facilité, il a rompu avec son parti politique qui n’incarnait plus depuis des années les idéaux de la révolution. Mais, il est toujours debout, parmi ceux qui luttent. Par Mahmoud Ibrahime

Le temps passe et semble n’avoir aucun effet sur Idriss Mohamed. La barbe qui a pris quelques pincées de sel, le kandzu traditionnel, le kofia et des lunettes de grand-père, attachées au cou pour ne pas avoir à les chercher partout. C’est ainsi que vous le rencontrerez dans les rues de Moroni ou au Jardin de la Paix, le restaurant que gère sa famille. Pourtant l’homme passe pour un dur, comme la plupart des anciens ex-communistes et marxistes, même ceux qui au fil du temps se sont accommodés des inconvénients de la société comorienne. Il a gardé et cultive, à sa manière, l’image du révolutionnaire froid et direct, uniquement rivé sur ses objectifs lointains.

Le militant de l’ASEC

Ceux qui l’ont connu sous l’ASEC se rappellent comment il pouvait « terroriser » un militant soupçonné d’embourgeoisement. Il était craint et aidait sans doute pour contraindre un jeune étudiant découvrant les facilités de Paris à faire son autocritique et à rentrer dans les rangs. Certains en parlent encore aujourd’hui avec un petit sourire en coin en le voyant dans les réunions de la diaspora, dans les débats et les conférences.

Il a conservé l’image de quelqu’un qui ne fait que très rarement de concessions dans les débats. Pourtant, en 2014, dans un récit d’une partie de sa vie de militant, il fait lui-même son autocritique, dans les règles de l’art : « Il nous fallait faire des militants les plus aguerris des révolutionnaires d’une autre trempe. Cela devint ma tâche principale en tant que SG, ce qui m’avait conduit à mettre en avant la critique et l’autocritique, à devenir de plus en plus intransigeant, y compris envers moi-même. Cela m’avait conduit à heurter bien des camarades qui avaient bien des raisons de m’en vouloir » (Fragments d’expérience, Coelacanthe, 2014). Le livre, en plus de retracer son parcourir dans les mouvements révolutionnaires comoriens, est en lui-même une autocritique basée sur les erreurs individuelles, d’étudiants qui, comme lui, débarquent en France sans aucun bagage idéologique, mais qui sont conscients, surtout depuis la grève de 1968 de l’iniquité de la colonisation, de la nécessité d’y mettre fin, mais aussi de rattraper un retard profond en politique et en termes d’égalité sociale.

Par la fréquentation des ainés et par les nombreuses lectures, le timide étudiant comorien qui arrive en France en 1970, sans aucune connaissance du marxisme ni de la lutte des classes se transforme en moins de cinq ans en un grand révolutionnaire capable de galvaniser les foules pour mener des actions en faveur de la population. Comme il le fait au cours de l’été 1974, en vacances à Ngazidja, en mobilisant les gens pour obtenir du gouvernement l’amélioration de l’hygiène à l’hôpital de Mitsamihuli, sa ville de naissance.

En 1975, les anciens du mouvement révolutionnaire lui imposent déjà la direction de l’ASEC. Il devient le Président du Bureau exécutif. C’est dire que Moustoifa et les autres ont perçu assez tôt les capacités et la droiture de l’homme.

Sous la torture

Avec Fragments d’expérience, Idriss Mohamed révéla au grand public le combat mené par les militants révolutionnaires contre le régime mercenarial d’Ahmed Abdallah, et ce que furent les tortures et les conditions de détention après les arrestations consécutives à une tentative de coup d’État menée par des éléments de la Garde Présidentielle (GP)contre la dictature en mars 1985.

Après le putsch d’Ahmed Abdallah et la restauration du pouvoir des Verts en mai 1978, les chefs du mouvement révolutionnaire comorien en France avaient décidé de porter la lutte sur le terrain. Youssouf Moussa puis Moustafa Saïd Cheikh partent. Idriss garde la maison ASEC, impatient qu’on lui ordonne de rentrer aussi. Mais, finalement, il n’arriva à Moroni qu’à la fin de l’année 1983, sans enthousiasme, obéissant aux directives du mouvement, en laissant en France un travail assuré et une femme enceinte.

Les camarades rentrés plus tôt sont constamment harcelés par le régime des mercenaires à cause d’un succès relatif du mouvement. Certains comme Moustoifa et Abdou Mhoumadi faisaient déjà des séjours en prison.

En mars 1985, après une tentative de mutinerie d’éléments de la Garde présidentielle, excédés par les humiliations que leur font subir les mercenaires, Idriss fait partie des cadres du Front Démocratique qui sont arrêtés. Il sera détenu dans le camp militaire de Voidjou jusqu’en août 1987, soit un peu plus de deux ans, enfermé seul dans une minuscule cellule. Il témoigne dans Fragments d’expérience : « On pouvait facilement toucher le toit, un toit en béton armé qui emmagasinait la chaleur dans la journée et la restituait la nuit. On pouvait s’allonger dans un sens seulement. Il n’y avait strictement rien dans la cellule, ni couchette ni tinette… ». C’est dans la nuit qu’ils étaient torturés. Les FAC les frappaient et chez les mercenaires ils subissaient surtout des tortures morales. Et même les gendarmes s’adonnaient à la torture physique. Idriss passa chez les trois, continuant à affirmer qu’il n’était qu’un simple militant alors que ses interlocuteurs savaient déjà qu’il était le secrétaire à l’organisation. Il comprit plus tard que la plupart des cadres avaient cédé sous la torture et avaient donné tous les renseignements.

Le rejet du parti

Lorsqu’il est libéré en août 1987, il se sent rejeté par les dirigeants du parti qui lui reprochent d’avoir inventé une histoire et avoir fait semblant de céder aux tortures. Il préfère rejoindre sa petite famille en France. Dans la tête, il s’éloigne du parti qui ne reconnait pas le courage qu’il a démontré pendant son incarcération. Il a été parmi les derniers à être libérés. Il a laissé en prison Abdou Mhoumadi (qui sera libéré peu après) et Moustoifa qui ne sortira de prison qu’après la chute du régime. Son image de « dur » s’accentue, car il ne fait aucune concession et n’accepte pas d’arrondir les angles avec la direction du FD ou de l’ASEC.

Il se trouve un travail dans l’informatique et reprend des études pour obtenir un DESS, à l’âge de 47 ans. Entre-temps, il a accepté de prendre la direction du parti en France entre 1992 et 1993.

De retour au pays en 1996, il est de nouveau ignoré par le Bureau Exécutif National, mais cela ne le décourage pas et il s’insère dans une structure de base et continue à militer. Il se présente sans l’appui du BEN, et même avec son hostilité, à l’élection à la direction de la Fédération de Ngazidja. Seul candidat, il est élu. Puis avec la participation du FD au gouvernement d’union nationale consécutif à la mort du président Taki, il intègre le BEN.

La prise de la fédération de Ngazidja sans l’avis du BEN avait montré une tension entre Idriss Mohamed et le dirigeant historique du parti. Moustoifa Saïd Cheikh l’avait souvent contredit ou montré qu’il ne l’appuyait plus. Idriss avait fait la preuve qu’il pouvait se faire élire sans l’aval de Moustoifa. Ce dernier avait une conception du cadre politique qui était entièrement au service du parti, un salarié du parti en quelque sorte. Or, après sa sortie de prison, Idriss avait cherché à retrouver ses responsabilités de père après le rôle assumé par sa femme pendant son absence. Il avait repris un travail et avait fondé Comores informatique, tandis que sa femme gérait le restaurant-hôtel Jardin de la Paix. Moustoifa ne pouvait voir que d’un mauvais œil ces sociétés privées. Pourtant, d’autres membres du mouvement avaient créé des entreprises pour pouvoir survivre.

Le FD : un parti comme un autre

Après le coup d’État d’Azali en 1999, le parti hésita. Moustoifa et Abdou Mhoumadi étaient dans le gouvernement qui venait d’être renversé. Abdou Soefou était le Directeur de cabinet du Premier ministre, Abbas Djoussouf et il a participé au putsch. Idriss assuma publiquement, dans les réseaux sociaux de l’époque cet attentisme de son parti, attentisme auquel il n’adhérait sûrement pas. Mais, il expliquait que peut-être que le coup d’État apporterait quelque chose de nouveau. Les jeunes militaires derrière le colonel Azali parlaient effectivement d’un changement des mentalités. Lorsqu’au deuxième tour des élections présidentielles de 2002, le parti décida de soutenir Azali, cette fois Idriss Mohamed manifesta publiquement sa désapprobation, appelant à l’abstention. La rupture était faite, d’autant que par la suite, la direction du parti se rapprocha d’Elbak devenu président de l’île de Ngazidja.

Lors des présidentielles de l’Île de Ngazidja en 2007, pour s’opposer à un ralliement à la candidature d’Elbak, Idriss pose sa candidature sur la table sans l’aval de Moustoifa qui a tout fait tout pour le décourager, vu qu’il avait déjà un accord de soutien à Elbak. Au final, Idriss, membre fondateur du FD est suspendu pour deux ans, mais il tient sur sa position et fait campagne, bien que le succès ne fut pas au rendez-vous.

Au lendemain du Congrès de décembre de 2007, constatant les entraves, il démissionne du parti. Mais, il n’a pas abandonné ses idéaux. Il a consacré les années suivantes à la question de Mayotte, d’abord en tant que Président du Comité Maore, puis en tant que simple citoyen. Le livre qu’il vient de publier aux éditions Coelacanthe (voir encadré) reprend les nombreux articles qu’il a publiés dans la presse locale à propos de Mayotte. Sur cette question, il reste encore un des rares qui n’a pas lâché prise et qui suit au jour le jour les écarts du gouvernement comorien et dénonce les entraves de la France.

Ukombozi

Récemment encore, ses détracteurs lui reprochent un rapprochement avec Azali notamment lors des Assises dont il a participé à l’organisation au tout début, croyant sincèrement que l’initiative pouvait amener les Comoriens à repenser l’avenir de leur pays. L’expérience de 1999 ne lui a pas servi, car il croyait cette fois qu’Azali respecterait la voix des anciens qui s’étaient prononcés pour des Assises qui auraient été une sorte de bilan pour mieux assoir la démocratie. Les mises en garde publiques de certains d’entre nous dans les réseaux sociaux ont fini par l’amener à réfléchir sur les objectifs réels d’Azali. Ce qui, s’il le fallait, démontre à l’évidence qu’Idriss Mohamed n’est pas cet homme entêté et refusant d’examiner la réalité des faits. Comme, il n’était pas particulièrement attiré par les fortes sommes qu’Azali avait introduites dans l’organisation pour convaincre les plus réticents, il quitta les Assises sans éclat. D’autres suivirent plus tard. Et d’autres fermèrent les yeux sur la mise en place de la dictature. L’argent coula à flots pour ceux qui acceptaient de valider le chemin vers la dictature.

Son dernier combat aujourd’hui est d’essayer de monter un parti démocratique composé de militants patriotes. Le projet, à l’état embryonnaire, s’appelle Ukombozi. Idriss l’a déjà dit et répété : vu son âge avancé, ce sera sa dernière tentative pour laisser à la jeunesse un parti capable de faire face aux coups portés contre la démocratie et contre l’unité du pays. L’idéalisme n’est pas un mal, surtout dans l’état lamentable où se trouve le pays. Il faut des penseurs, des visionnaires. Idriss continue à tenter et retenter. D’autres poursuivront.

Idriss Mohamed, se lève et dit « non », encore à 73 ans, un peu comme ailleurs un Stéphane Hessel. Il y a tant de sujets d’indignation au moment où le bateau Comores est poussé par la dictature et ses soutiens droit vers un gouffre. Inflexible, comme un dernier rempart. Beaucoup de gens de sa génération se sont posé ces derniers temps la question du gain personnel après tant d’années de luttes contre la dictature, contre les mercenaires, pour les droits civiques, pour la liberté d’expression, pour les travailleurs, pour l’éducation… certains ont fini par céder aux honneurs et à l’argent facile. Idriss Mohamed reste encore un des rares modèles sur lequel la jeunesse patriotique peut encore s’appuyer pour combattre la dictature et la corruption ambiante. Pour continuer à croire que la lutte pour le grand nombre n’est jamais inutile.

À lire également :

Mayotte, le combat d’Idriss Mohamed (Masiwa n°338, 26/07/21)

 

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