Notre pays perd continuellement les ressources humaines, matérielles, économiques et intellectuelles qui pourraient pourtant faire de lui une nation prospère, capable de jouer pleinement son rôle dans sa région naturelle de l’océan Indien et de porter, au-delà de ses frontières, une vision, une voix et une ambition qui lui soient propres. Lorsque nous observons la situation de notre pays, une question douloureuse s’impose : comment une nation aussi riche de son histoire, de sa culture, de sa position géographique, de ses ressources humaines et de ses potentialités peut-elle continuer à s’appauvrir au point de manquer de l’essentiel ? Le problème ne réside pas seulement dans le manque de ressources. Il réside également dans notre incapacité collective à les préserver, à les valoriser et à les transformer en véritables instruments de développement.
Par Abdourahim Bacari
On pourrait croire que les enfants de ce pays à commencer par les dirigeants politiques de tous bords, responsables religieux, autorités traditionnelles, notables, intellectuels et citoyens engagés n’ont pas suffisamment tiré les leçons nécessaires de notre histoire douloureuse. Or, une nation qui oublie son histoire se condamne souvent à reproduire les mêmes erreurs sous d’autres formes.

Le peuple comorien a, pendant des siècles, vécu dans la crainte et l’incertitude. Les incursions et les razzias, notamment liées aux réseaux esclavagistes de la région sont une des causes. Puis est venue la colonisation française. Ces périodes ont laissé derrière elles des blessures profondes, des violences, des déplacements de populations et surtout une mémoire collective marquée par la peur.
Mais notre histoire ne doit pas être seulement une histoire de souffrance. Elle est également une histoire de résistance. Les plus courageux, les plus intègres et les plus déterminés de nos anciens se sont battus pour libérer tout un peuple : notre peuple, le peuple comorien. Ils ont accepté les sacrifices parce qu’ils croyaient qu’un avenir meilleur était possible. Ils se sont battus pour l’indépendance avec la conviction qu’ils allaient offrir à leurs enfants ce qui est le plus précieux pour toute nation : la souveraineté.
La souveraineté n’est pas simplement un mot inscrit dans les discours officiels ou dans les livres d’histoire. Elle signifie la capacité d’un peuple à décider librement de son avenir, à gérer ses ressources, à choisir ses dirigeants, à protéger son territoire, à construire son économie et à garantir à ses enfants les conditions nécessaires pour vivre dignement. Depuis l’indépendance de 1975, le peuple comorien a, à plusieurs reprises, exercé son droit de choisir ses dirigeants. Mais force est de constater que trop souvent, les engagements pris devant le peuple n’ont pas été honorés à la hauteur des espérances suscitées.
Au lieu de construire progressivement un État solide, capable de garantir la justice, l’éducation, la santé, l’emploi, l’eau, l’énergie et la sécurité économique, les dirigeants ont, trop souvent, laissé s’installer des pratiques politiques qui ont fragilisé les institutions et nourri la désillusion. Lorsque le pouvoir cesse d’être un moyen de servir le peuple pour devenir une fin en soi, c’est la nation entière qui finit par en payer le prix. Le résultat est visible : notre pays s’est appauvri, et une partie considérable de sa population a été contrainte de chercher ailleurs les conditions d’une vie meilleure.
Des Comoriens vivent aujourd’hui en Europe, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, en Amérique, en Australie et dans bien d’autres régions du monde. Ils ne sont pas partis uniquement parce qu’ils rêvaient de vivre à l’étranger. Beaucoup sont partis parce qu’ils ne trouvaient plus dans leur propre pays les conditions minimales leur permettant de construire leur avenir. Et parmi ceux qui partent, vous retrouvez principalement les jeunes.
La jeunesse, qui devrait être la première richesse de la nation, quitte le pays. Les étudiants, les enseignants, les médecins, les ingénieurs, les entrepreneurs, les techniciens, les ouvriers qualifiés, les cadres et tous ceux qui pourraient participer à la transformation du pays cherchent ailleurs les possibilités que leur propre terre ne leur offre plus.
C’est là que se trouve peut-être l’une des contradictions les plus tragiques de notre époque : nous possédons une jeunesse capable de construire le pays, mais nous sommes incapables de lui offrir les raisons d’y rester. Un pays qui voit partir continuellement sa jeunesse ne perd pas seulement des habitants. Il perd son avenir. Chaque jeune qui prend la mer, chaque diplômé qui s’installe définitivement à l’étranger, chaque médecin qui exerce ailleurs, chaque enseignant qui quitte le pays, chaque entrepreneur qui investit hors de nos frontières représente une partie de notre potentiel national qui disparaît.
Vous ne videz donc pas seulement le pays de ses ressources matérielles. Vous le videz également de ses ressources humaines, intellectuelles et morales. Et le phénomène devient encore plus préoccupant lorsque les ressources naturelles elles-mêmes sont mal exploitées ou insuffisamment protégées. Notre pays possède pourtant des terres, une position géographique exceptionnelle, une façade maritime, des ressources halieutiques, une biodiversité remarquable, un patrimoine culturel considérable et une diaspora qui pourrait constituer un formidable levier de développement.
Mais que faisons-nous de ces richesses ? Comment expliquer qu’une population vivant au milieu de l’océan Indien puisse connaître autant de difficultés d’accès à l’eau ? Comment expliquer qu’une ressource aussi fondamentale que l’eau potable puisse devenir rare dans la vie quotidienne de nos familles ? L’eau n’est pas un luxe. Elle est la condition première de la vie. Lorsqu’un pays en arrive à manquer d’eau pour ses habitants, ce n’est pas seulement une crise technique ou administrative. C’est le symptôme d’une crise beaucoup plus profonde : celle d’un État qui peine à anticiper, à investir, à organiser et à protéger les besoins fondamentaux de sa population.
Vous devez donc vous poser une question essentielle : que restera-t-il de notre pays si nous continuons à laisser partir sa jeunesse, à négliger ses infrastructures, à fragiliser ses institutions et à épuiser progressivement ses ressources ?
Une nation ne meurt pas nécessairement lorsque ses frontières disparaissent. Elle peut aussi mourir lentement lorsque ses enfants cessent de croire en elle. Elle meurt lorsque ses jeunes ne voient plus leur avenir chez eux. Elle meurt lorsque ses intellectuels préfèrent partir plutôt que construire. Elle meurt lorsque ses travailleurs ne peuvent plus vivre dignement de leur travail. Elle meurt lorsque l’accès à l’eau, à l’électricité, aux soins et à l’éducation devient une lutte quotidienne.
Elle meurt surtout lorsque le peuple finit par considérer l’exil comme la seule véritable possibilité d’avenir. Nous devons donc avoir le courage de regarder notre réalité en face. Notre pays n’est pas pauvre parce qu’il serait dépourvu de toute richesse. Il est pauvre parce que nous ne parvenons pas encore à transformer suffisamment nos richesses en prospérité collective. La véritable richesse des Comores ne se trouve pas uniquement sous la terre, dans la mer ou dans les paysages. Elle se trouve avant tout dans l’être humain.
Un pays qui investit dans son peuple investit dans son avenir. Un pays qui abandonne sa jeunesse abandonne son propre avenir. Les responsables politiques, les religieux et les intellectuels ont donc une responsabilité particulière. Ils ne peuvent pas demander éternellement au peuple de patienter, de supporter, de partir ou de survivre. À un moment donné, il faut construire des écoles des hôpitaux, des routes, garantir l’eau, produire l’électricité, créer des emplois, soutenir l’agriculture et la pêche, développer les infrastructures, protéger l’environnement, valoriser la diaspora et encourager l’entrepreneuriat.
Et surtout, redonner à la jeunesse comorienne une raison de croire que son avenir peut être construit aux Comores. Car l’indépendance politique n’a de sens que si elle devient progressivement une indépendance économique, sociale, intellectuelle et humaine. Nos anciens ont combattu pour que nous soyons libres. À notre génération, surtout aux dirigeants de faire en sorte que cette liberté ne soit pas seulement une mémoire, mais une réalité vécue par chaque Comorien.
Notre pays ne demande pas l’impossible. Il demande simplement que ses richesses servent enfin à faire vivre dignement ceux qui en sont les véritables propriétaires : le peuple comorien. Et si nous ne sommes pas capables de retenir notre jeunesse, de préserver nos ressources et de garantir à notre population les conditions élémentaires de la dignité, alors nous devons avoir l’honnêteté de reconnaître que nous sommes en train de perdre, morceau après morceau, ce que nos anciens ont mis tant de sacrifices à conquérir. Un pays peut être pauvre en argent sans être pauvre en espoir. Mais le jour où son peuple perd l’espoir, la pauvreté devient alors une tragédie nationale. Il est encore temps d’agir. Mais le temps n’est plus aux promesses. Il est au courage, à la responsabilité et à l’action.















