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Moroni, une anarchie tolérée

Mots clés: Edition 597Trending
31 août 2026
Temps de lecture : 7 mins
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Moroni, une anarchie tolérée
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Moroni est la capitale de l’Union des Comores. Elle devrait être la vitrine du pays, le symbole de son organisation, de son ambition et de son ouverture sur le monde.

Par AHMED Mohamed alias Ben. Coordinateur général du ROC.

Parler de la situation de Moroni aujourd’hui n’est plus une question de confort politique. C’est une question de responsabilité publique. Si la grogne monte dans la population ces dernières semaines, ce n’est ni une surprise ni un phénomène soudain. Elle est l’aboutissement de plusieurs années de laisser-faire, d’alertes ignorées, de décisions ponctuelles sans véritable vision d’ensemble et, surtout, d’une incapacité persistante à organiser la capitale à la hauteur des besoins de ses habitants.

Moroni donne aujourd’hui l’image d’une ville qui se développe plus vite que ceux qui ont laresponsabilité de la gérer. L’on parle même aujourd’hui du grand Moroni, qui englobe les localités adjacentes des régions de Bambao et Itsandra et qui forment un continuum urbain. Les trottoirs sont occupés par des vendeurs temporaires, les espaces publics rétrécissent, les constructions anarchiques se multiplient, l’informel gagne chaque jour davantage de terrain, les autorisations prétendument provisoires s’installent dans la durée et la circulation devient un véritable parcours du combattant.

À certaines heures, et désormais presque à n’importe quelle heure, les embouteillages paralysent les principaux axes de la capitale. Les piétons sont contraints de partager la chaussée avec les véhicules parce que les trottoirs ont été transformés en espaces commerciaux, en lieux de stationnement ou en extensions diverses.

Une ville ne peut pas fonctionner dans le laisser-faire. Une commune responsable doitorganiser, réglementer, contrôler et faire respecter les décisions prises. Elle doit savoir où installer les activités commerciales, comment protéger les trottoirs, comment gérer les stationnements, comment encadrer les constructions, comment préserver les espaces publics et comment anticiper l’évolution démographique de la ville.

On laisse s’installer une activité, puis une autre, puis une construction, puis une occupation et enfin une exception. Et, quelques années plus tard, l’exception est devenue la norme. C’est ainsi qu’une ville perd progressivement la maîtrise de son propre territoire. L’urbanisation avance, les infrastructures reculent

Comment peut-on accepter que le désordre urbain progresse plus rapidement que les infrastructures destinées à accompagner la croissance de la population ? Moroni doit disposer d’un schéma directeur réellement appliqué, d’une politique foncière cohérente, d’un plan de circulation, d’une politique de stationnement, d’un programme d’assainissement et d’une stratégie claire de développement des quartiers et de ses périphériques. 

Et l’eau potable ? La question de l’eau est devenue l’un des symboles les plus criants de l’échec collectif de notre gouvernance urbaine. La colère qui monte aujourd’hui dans la population n’est pas arrivée par hasard. Elle est nourrie par les difficultés quotidiennes : rechercher, attendre, acheter et stocker de l’eau, et parfois vivre plusieurs jours avec une alimentation insuffisante du réseau. Une capitale qui aspire à devenir une destination touristique internationale, qui affiche l’ambition d’accueillir les prochains Jeux des îles de l’océan indien (JIOI), ne peut pas accepter que l’accès régulier à l’eau potable demeure une préoccupation quotidienne pour ses habitants.

Le malheur, c’est que le problème ne se résume pas à l’eau. Il concerne également l’assainissement, les routes principales et secondaires, et surtout l’environnement urbain. Tous ces problèmes sont liés et témoignent d’une même faiblesse : l’absence d’une véritable politique intégrée de développement de la ville. Moroni ne peut pas être belle uniquement derrière les murs des hôtels.

Nous voulons faire de notre capitale une destination touristique. Mais une destination touristique ne se résume pas à quelques hôtels et quelques sites historiques. Le touriste sort de son hôtel. Il circule dans les rues. Il voit les trottoirs. Il voit les déchets. Il voit les embouteillages. Il constate l’état des routes. Il observe l’organisation de la ville. Il rencontre les habitants. Nous ne pouvons pas revendiquer une ambition touristique internationale tout en tolérant la dégradation progressive de notre capitale.

La question qui dérange : négligence ou calcul politique ? Lorsque les problèmes sont connus depuis des années, lorsque les alertes se répètent, lorsque les mêmes désordres persistent et que les décisions difficiles sont constamment repoussées, sommes-nous encore dans la simple négligence ? Ou sommes-nous face à une forme de calcul politique consistant à éviter les décisions impopulaires à l’approche des échéances électorales ?

Monsieur le Maire, il est temps de reprendre la maîtrise de la ville. On ne vousdemande pas des miracles. On vousdemande seulement une ville organisée. On vous demande enfin que Moroni dispose d’une vision. Éviter aujourd’hui un conflit avec quelques occupants du domaine public peut sembler politiquement confortable. Mais laisser s’installer durablement le désordre crée pour demain un problème beaucoup plus grave pour toute la collectivité.

La grogne doit être perçue comme un signal d’alarme. Les habitants ont le sentiment que leur ville leur échappe. Ils voient leur qualité de vie se dégrader. Ils voient les problèmes s’accumuler. Ils voient les réponses tarder. Une municipalité n’est pas seulement une administration qui délivre des autorisations ou gère les affaires courantes. Elle est l’institution chargée de penser l’avenir de la ville.

Moroni doit se réinventer  

Moroni est la capitale de l’Union des Comores. Elle devrait être la vitrine du pays, le symbole de son organisation, de son ambition et de son ouverture sur le monde. S’orienter dans Moroni relève parfois du parcours du combattant.Pour un visiteur comme pour un habitant, trouver une rue, un quartier, une maison ou même une administration peut devenir une véritable épreuve. Demander son chemin est souvent la seule solution, encore faut-il tomber sur quelqu’un qui connaît précisément l’endroit recherché. À Moroni, combien de rues portent un nom clairement visible ? Combien de quartiers sont correctement identifiés ? Combien de maisons disposent d’une adresse précise, lisible et normalisée ?

Le visiteur arrive dans une ville où les panneaux d’orientation sont rares, voire inexistants. Les rues sont insuffisamment identifiées. Les numéros des maisons sont souvent absents. Les quartiers ne sont pas systématiquement signalés. Est-ce ainsi que doit fonctionner une capitale au XXIᵉ siècle ?

L’adressage est indispensable pour les services d’urgence, les ambulances, les pompiers, la police, les services postaux, les entreprises de livraison, les opérateurs économiques, les administrations et, tout simplement, pour la vie quotidienne des citoyens.

Le problème est particulièrement visible dans le transport urbain. Qui est officiellement taximan ? Qui est autorisé à transporter des passagers ? Selon quelles règles ? Avec quelle identification ? Avec quelle formation ?On ne peut pas prétendre développer le tourisme tout en laissant un visiteur étranger monter dans un taxi sans pouvoir être certain de l’identité du conducteur, de la destination et des conditions du trajet.

À Moroni, le déficit de signalisation est criant. Les voies à double sens ne sont pas suffisamment signalées. Les sens uniques sont mal indiqués ou inexistants. Les arrêts ne sont pas clairement matérialisés. Les zones de stationnement sont insuffisamment organisées. Les interdictions de stationner sont rarement visibles. Où sont les panneaux de signalisation ?

Moroni ne peut plus être une ville sans plan lisible. Il faut le dire avec franchise :le chantier de la ville est immense. Mais cela ne signifie pas impossible. Il faut commencer par cartographier les quartiers, nommer les rues, numéroter les bâtiments, installer une signalétique cohérente, délimiter les zones commerciales, créer des espaces de stationnement, créer des itinéraires piétons, pourquoi pas mettre en place une cartographie numérique accessible à tous. Une capitale moderne doit pouvoir être parcourue avec une carte, un GPS ou simplement en lisant ses panneaux.

Vus d’en haut, certains secteurs de la ville donnent l’impression d’un immense chantier permanent, sans véritable cohérence architecturale. Des maisons commencent à être construites et restent parfois pendant des années inachevées. Des bâtiments poussent sans véritable harmonie avec leur environnement. Or, une ville est un ensemble. Elle doit avoir une cohérence entre les bâtiments et les espaces qui les entourent. Ainsi, Moroni doit sortir de la logique du « chacun construit comme il peut et où il peut ».

Il faut un nouveau projet urbain pour Moroni. Un projet qui associe la municipalité, l’État, les professionnels de l’urbanisme et de l’architecture, les ingénieurs, les transporteurs, les commerçants, les habitants, les propriétaires fonciers et la société civile. Il faut établir un diagnostic complet de la ville.

Je le disais en haut, Moroni doit se réinventer.Cette réinvention doit passer par un véritable plan directeur urbain, un système d’adressage moderne, une signalisation routière complète, une politique de transport public, une réglementation architecturale, une politique de stationnement et une stratégie de protection des espaces publics.

Moroni a besoin d’une vision à dix, vingt et trente ans. La capitale des Comores ne peut pas continuer à fonctionner comme une grande agglomération improvisée. Elle doit devenir une véritable ville, identifiable, adressée, signalée, circulable, accessible, propre, sécurisée, esthétique et enfin touristique. Une ville où l’on peut dire à quelqu’un : « Rendez-vous au 25, rue X, quartier Y », et être certain qu’il trouvera l’endroit sans devoir interroger cinq personnes.

Le chantier est immense. Mais il est désormais impossible de continuer à faire semblant de ne pas le voir. Oui, Moroni mérite une gouvernance qui ose décider. La capitale ne peut pas être administrée par l’improvisation.Moroni a besoin d’autorité, de vision, de règles et de courage politique.

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