Les Comores accueillent, pour la première fois de leur histoire, les Jeux des Îles de l’Océan Indien en 2027. La 12e édition est programmée du 24 août au 2 septembre 2027. Dix-huit disciplines sont prévues pour trois mille athlètes. À J-365, le pays affiche un logo et une mascotte, mais pas encore de sites livrables.
Par Fatouma Ali Saïd Abdallah
Quand la capitale vit au rythme des délestages et que l’eau n’arrive qu’une fois par mois, comment éclairer des Jeux censés faire rayonner tout un archipel ?

Il y a les dates officielles, et il y a la réalité. Officiellement, le pays entre dans l’histoire. Selon L’Express, le 21 novembre 2024, le président Azali Assoumani installait le comité d’organisation des jeux des Îles. Ce sera la première fois que les Comores organiseront l’événement depuis la création des Jeux en 1979. Le communiqué était ambitieux : l’État, selon L’Express, devait finaliser une convention avec la Chine pour construire une piscine olympique et un gymnase, dont les travaux devaient débuter avant janvier 2025.
Le grand saut dans le vide ?
Alors que plusieurs villages ne sont pas reliés entre eux par une route digne de ce nom, les autorités ambitionnent de faire circuler des délégations sportives étrangères entre les îles et sur tout le territoire. Le gouvernement qui ne parvient pas à désenclaver ses propres localités, veut à cette occasion désenclaver tout le pays au niveau de l’océan Indien.
Nous sommes en août 2026. Les terrains de Mitsudje et de Mwandzaza Djumbe, destinés à accueillir la piscine et le Village des Jeux sont toujours en friche. Aucun appel d’offres n’a été publié au journal officiel. Aucune grue n’est visible.
Le Conseil international des Jeux (CIJ) a pourtant donné le ton. Selon TOP FM Mauritius, qui a suivi la réunion du CIJ du 18 au 20 avril 2026, l’instance a adopté son règlement intérieur à l’unanimité, confirmé cinq vice-présidents avec Johan Guillou comme premier vice-président, et fixé au 15 août 2026 la date limite des engagements quantitatifs. C’est-à-dire la semaine dernière. Les îles ont dû dire combien d’athlètes elles enverront, sans savoir où ils logeront.
Selon le même journal, La Réunion, soutenue par Mayotte, a proposé de décaler les dates initialement prévues du 24 août au 2 septembre 2027 pour éviter une rentrée scolaire catastrophique. Le président du COJI comorien a, selon TOP FM, évoqué des contraintes liées aux Jeux de la Francophonie et à des célébrations nationales.
À l’issue de la visite des sites, le discours reste lisse. Selon la Seychelles News Agency, Alain Alcindor, président de la SOCGA (Seychelles Olympic and Commonwealth Games Association), s’est dit satisfait de l’état d’avancement, affirmant que les infrastructures seront entièrement neuves, avec construction simultanée d’installations sportives et d’hébergements. C’est la formule consacrée. Elle masque l’évidence : à douze mois du coup d’envoi, rien n’est sorti de terre.
Les plus grands obstacles sont l’électricité et l’eau.
Selon le pacte énergétique national publié début 2026, la capacité installée du pays est de 53 MW, mais seuls 22 MW sont disponibles, soit 41,5 %. Le reste est à l’arrêt. Le système, rappelle le document, repose sur des réseaux insulaires distincts, Grande-Comore, Anjouan et Mohéli, dominés par des groupes thermiques diesel exploités par la SONELEC.
Ce n’est pas faute d’argent. Selon le site Capmad, depuis 2017, plus de 20 milliards de francs comoriens ont été alloués à l’achat de près d’une vingtaine de groupes. Sans entretien, sans formation, sans pièces détachées, ils sont tombés en panne les uns après les autres.
Le diagnostic le plus brutal vient de l’intérieur. Le lundi 3 mars 2025, le nouveau directeur général de la SONELEC, Soilahoudine Moumini, nommé en février, avait convoqué la presse à son siège à Moroni. Lors de la rencontre avec les médias, il avait déclaré que la société rencontrait des problèmes tant dans la production que dans la distribution et qu’elle n’était pas en mesure de couvrir l’intégralité du pays malgré dix nouveaux groupes, dont un déjà défectueux à la livraison.
Les chiffres qu’il a donnés ce jour-là révèlent la situation de l’électricité au pays. Ngazidja a besoin de 21 MW, mais n’en produit que 15 le jour et 12 MW le soir. Le Grand Moroni, de Hahaya à Mbibodjou, qui nécessite 12 MW à lui seul, n’est couvert qu’à 80 %, le Nord à 70 %, le Sud à 60 %. Anjouan a besoin de 6,1 MW le jour et 4,7 MW le soir pour seulement 2,2 MW produits, son Sud n’étant pas alimenté du tout. Mohéli, avec 1,4 MW, est la seule île à l’équilibre.
Il avait précisé aussi que les centrales totalisent 8,8 MW à Ngazidja, 2,4 MW à Anjouan et 1,2 MW à Mohéli, et que le réseau perd jusqu’à 30 % de l’électricité à cause d’interrupteurs aériens à commande manuelle qui font disjoncter les centrales par sécurité.
Ce régime de pénurie n’est pas conjoncturel. Notons que le pays ne cesse de faire face à des pénuries de gasoil, qui font plonger le pays dans le noir total. La conséquence, c’est qu’à Moroni, comme dans les villes éloignées, des coupures de cinq heures et plus sévissent, avec un courant irrégulier le jour et la nuit.
Le 6 avril 2026, le président Azali Assoumani avait annoncé un ajustement des prix des hydrocarbures, rendu indispensable par la crise au Moyen-Orient, pour garantir la continuité de l’approvisionnement et éviter des pénuries, tout en promettant de limiter les tarifs de l’électricité. L’aveu que tout le système tient à un fioul importé et subventionné.
Comment, dans ces conditions, assurer une retransmission TV en direct, un chronométrage électronique, la climatisation de sept gymnases et la sécurité d’un Village de 3 000 personnes, 24 heures sur 24 ?
L’eau est le second angle mort. Une piscine olympique exige 2 500 m³ d’eau filtrée, chauffée et renouvelée. Sept sites de compétition, des douches, des cuisines pour trois mille bouches. Or, à Moroni, l’eau courante n’arrive qu’une fois toutes les deux à trois semaines dans certains quartiers. Les ménages survivent grâce aux vendeurs privés. Le conseil des ministres lui-même avait dû faire de la continuité de l’eau potable une priorité nationale pour le Ramadan 2025. Prévoir des épreuves de natation sans eau est plus qu’un paradoxe. C’est une faute morale vis-à-vis d’une population qui attend depuis dix-dix-sept ans l’accès au minimum vital.
Le pays n’a pas besoin de jeux pour exister. Au tableau des médailles historiques, il ne pèse que 4 titres d’or contre 584 pour La Réunion. Accueillir, c’était une revanche symbolique. Mais à vouloir briller avant de s’éclairer, le pays s’expose au pire scénario : celui d’une ouverture à la lueur des groupes électrogènes, avec des athlètes douchés au camion-citerne, sous les caméras de tout l’océan Indien.
À J-365, le choix est-il encore possible ? Transformer l’échéance 2027 non en vitrine, mais en plan Marshall pour l’énergie et l’eau. Réparer enfin les 20 milliards déjà dépensés, sécuriser 53 MW réels et non théoriques, et offrir de l’eau une fois par jour avant de promettre une piscine olympique. Faute de quoi, le cœlacanthe, mascotte choisie pour sa résilience légendaire, restera le symbole parfait de ces jeux : un magnifique fossile, incapable de vivre hors de l’eau.
Au final, la question n’est plus de savoir si les stades seront prêts le 24 août 2027. La question est de savoir s’il y aura du courant pour allumer le tableau d’affichage.
L’archipel a voulu les jeux pour prouver qu’il peut voir grand. Il va falloir devoir prouver d’abord qu’il peut voir clair. La nuit, à Moroni, quand le groupe électrogène s’arrête à deux heures du matin, c’est toute l’île qui s’éteint. C’est dans ce noir que se jouera la crédibilité du pays. Un peuple qui attend l’eau et la lumière depuis dix-sept ans ne demande pas une médaille d’or. Il demande un interrupteur qui fonctionne. Si les jeux servent enfin à le réparer, alors ils auront valu la peine. Sinon, ils ne seront qu’une fête trop chère, célébrée à la bougie.















