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L’informel pendant le mois de Ramadan, Infraction fiscale tolérée

Ils avaient donné un décor particulier à Moroni durant tout le mois de ramadan. Les marchands saisonniers redéfinissaient le rôle du trottoir de la capitale. Dans une période de saison pleine, ils offraient un passage divers dans l’allure d’une foire de produits agricoles et d’un souk. Une activité commerciale dépassant l’informel. Une infraction commise par une part importante de la population pauvre. Ils profitaient de l’occasion pour se faire un peu d’argent, afin de mieux préparer la fête de l’Aïd. Par Salec Halidi Abderemane

Dans un rapport de l’organisation internationale du travail datant de 2015, il est noté que la pauvreté aux Comores est très anxiogène. Dans ce document officiel, le taux de chômage est indiqué à 14,3%, au niveau national. Cela traduit une croissance en matière de création d’emplois à un taux relativement faible de 49,4 %. Dans un autre rapport de la Banque Mondiale de juin 2018, l’institution n’indique que 42,4 % de population pauvre aux Comores, c’est-à-dire 316 000 personnes concernées. Cette pauvreté s’établit et se détermine dans le coût des besoins de base s’élevant à 25 341 FKM, soit à peu près 51,60 euros par habitant et par mois. L’extrême pauvreté, quant à elle, aurait atteint 23,5 % de la population.

 

Ils revendaient différents produits et dans de lieux divers

D’un côté, ils revendaient les produits du terroir. On les retrouvait entre autres avec des bananes vertes, des patates douces et des ignames. Ces aliments venaient tous de la petite entreprise agricole familiale. Ils colonisaient le trottoir jusqu’à la porte de la boutique d’un membre de la famille ou d’une connaissance, de ce dernier jusqu’au pied de leurs logements. Dans des lieux permettant d’échapper aux embouteillages monstres du quotidien. Le manque de stationnement dans le centre accentué par le mois en question, donnait raison à l’achat auprès de ces marchands.

D’un autre côté, il y avait les revendeurs des produits de l’import. Des hommes et des femmes obligés de travailler au noir par la pauvreté considérable du pays. Il s’agit de marchandises manufacturées qu’ils achetaient auprès de grossistes locaux. Le plus souvent, ils se localisaient dans des axes routiers menant vers les principaux marchés de la capitale. Ils envahissaient aussi les contours, mais surtout des trottoirs de la périphérie. À Caltex plus précisément, où l’activité est continuelle durant toute l’année.

 

Fourniture et ravitaillement

Ils se distinguaient par le produit à revendre. Les revendeuses des denrées agricoles se présentaient sous trois catégories. La première catégorie regroupait les pratiquants de l’achat-revente au niveau de l’île de Ngazidja. Ces marchands saisonniers effectuaient plusieurs déplacements quotidiens durant le mois. Des mouvements d’un lieu à un autre pour acheter la marchandise dans les différentes localités de l’île. Puis ils revenaient écouler cette dernière sur les trottoirs de la capitale. Une deuxième catégorie allait un peu plus loin. Ils se livraient à l’achat-revente extra insulaire, et se fournissaient plus précisément à Mohéli. Une minorité se tournait vers Ndzuani. Ces derniers se mettaient en contact avec des membres de leurs familles ou avec des amis vivant dans les autres îles. Ils leur envoyaient de l’argent pour que ceux-là leur fournissent en produits. Une troisième catégorie recouvre quelques similitudes dans les deux premières. Mais avec la différence qu’ils se rapprochaient plus au moins de la solidarité. En effet, ils se ravitaillaient auprès de leurs familles vivant dans les autres localités de l’île de Ngazidja et des autres îles pour profiter de la saison, afin d’arrondir leurs petits revenus.

Les marchands des produits manufacturés avaient presque le même profil. Ils se procuraient la marchandise auprès des grossistes locaux. Des hommes d’affaires de Ndzuani en l’occurrence. Et plus précisément des grossistes de Bazimini, dans le moyen-centre de l’île. La localité porte aujourd’hui le nom de Dubaï. Cela est dû à son paysage de commerce de produits étrangers, suspendus devant les boutiques et les magasins tout au long de la route nationale numéro 21, qui traverse la petite ville. Le lieu est réputé pour être le plus grand point d’approvisionnement de produits importés du pays.

 

Du transport et la voie, jusqu’au trottoir

Les produits extra-insulaires sont acheminés à Moroni par des petites embarcations (Djapawa) via Ourovéni. La localité est située dans l’extrême sud de Ngazidja. Un emplacement stratégique qui joue le rôle de port de fortune. Le littoral de ce dernier est bordé par une mangrove. Celle-ci permet à ces petites embarcations de bien débarquer à Ngazidja. Elles partent aussi dans des endroits précis, en quittant Fomboni, dans la capitale de l’île de Mohéli et de Dodin au sud du port de Mutsamudu pour venir s’accoster facilement dans le sable du rivage de Ourovéni. L’emprunt de cette voie est courant pour les marchands de la capitale. Ils se font livrer ainsi durant toute l’année. Une voie choisie pour un acheminement plus rapide, surtout pour les produits agricoles.

Pour les produits de l’import, ils ont recours à la même voie. Mais cette fois-ci pour une raison administrative. C’est une taxe douanière à s’acquitter auprès de l’autorité nationale. La loi comorienne exige cette taxe pour des produits manufacturés à l’entrée des ports du pays, et qu’elle qu’en soit le lieu de provenance. Les produits qui sont destinés à la revente, plus précisément. Cet acquittement fiscal leur faisait choisir ce raccourci en marge de l’illégalité.

 

Une infraction fiscale soutenue par l’autorité nationale

Tout laisse croire à une infraction fiscale consentie par l’autorité nationale. Car celle-ci préfère se taire et ne pas mettre en place une exonération officielle. Pour pouvoir lutter contre cette pratique contraignante, l’exercice du commerce au niveau national, il faudrait des moyens matériel, financier et humain. C’est pourquoi ce trafic inter-îles reflète l’état d’une économie gangrenée par le travail au noir où les activités délictuelles sont dominantes. Autrement dit, un développement croissant d’une économie souterraine. Un développement d’une activité autour de services publics défaillants. La fourniture de ces produits est fréquemment assurée par des réseaux clandestins dans la production ou dans le ravitaillement, dans la distribution et dans l’échange qui échappent à tout contrôle statistique, mais qui rendent des services indispensables à une population du voisinage au seuil de la pauvreté. Dans le pays, surtout dans la zone urbaine de Moroni, elle gagne chaque jour. Un rapport conjoint du groupe de la Banque africaine de développement et de l’ONU-femme de 2014, souligne un niveau de vie moyen dans la zone urbaine de la capitale des Comores, hautement misérable de 588 455 FKM par tête et par an, soit environ 1280 euros.

 

Une autorité urbaine inefficace

L’ensemble de ces produits et de ces marchandises confisquées ont des lieux non conventionnels. Des endroits qui éloignent toute taxation ordinaire. Ils ne relèvent pas de l’activité de commerce exercée, et les autorités locale et nationale ne s’étaient pas donné les moyens d’intervenir. Ces lieux étaient assez stratégiques pour le mois du ramadan. Hélas d’une portée à contraindre les revendeurs traditionnels.

Un contribuable concurrencé par une activité souterraine

Ils louent et paient une taxe journalière de 200 FKM, soit moins de 0,5 euro. Ils s’acquittent de cette somme pour pouvoir vendre dans les marchés de Volo-volo, de Chindo Cha Mbwani et les autres structures reconnues. Les autorités nationale et locale les considèrent toujours comme exerçant dans l’informel. Les marchands saisonniers qui ont revendu leurs produits sur le trottoir étaient des concurrents illicites. Puisqu’ils sont les seuls à contribuer, par cette activité, à l’attractivité de la ville et du pays.

Ainsi, l’autorité nationale et la mairie laissent se développer cette activité de travail au noir durant ce mois particulier. Tout au long des autres mois de l’année, cette activité illégale demeure. La situation exprime l’inefficacité de ces autorités. Car au lieu de combattre la pauvreté par une stratégie de développement, elles contiennent cette dernière dans une absence de mesures fiscales efficaces.

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