{"id":8538,"date":"2022-09-07T12:12:00","date_gmt":"2022-09-07T09:12:00","guid":{"rendered":"https:\/\/masiwa-comores.com\/?p=8538"},"modified":"2022-09-07T12:12:02","modified_gmt":"2022-09-07T09:12:02","slug":"tribune-libre-a-ngazidja-le-anda-rehabilite-les-esclavagistes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/masiwa-comores.com\/societe\/tribune-libre-a-ngazidja-le-anda-rehabilite-les-esclavagistes\/","title":{"rendered":"<strong>TRIBUNE LIBRE.&nbsp; \u00c0 Ngazidja, le Anda r\u00e9habilite les esclavagistes.<\/strong>"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><em>Les Comores ont \u00e9t\u00e9 partie int\u00e9grante du circuit de la traite et de l\u2019esclavage dans l\u2019oc\u00e9an indien. Les \u00e9lites comoriennes pr\u00e9coloniales \u00e9taient esclavagistes jusqu\u2019au d\u00e9but du 20e si\u00e8cle. Des recherches historiques rigoureuses le d\u00e9montrent.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Par Abdoul-Malik Ahmad, sociologue<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">\u00c0 Ngazidja, l\u2019abolition officielle a eu lieu en 1904. Une d\u00e9cision du colon qui avait besoin d\u2019une main-d\u2019\u0153uvre servile dans le travail forc\u00e9 colonial. L\u2019on sait que les pratiques notamment de l\u2019esclavage domestique ont continu\u00e9 durant le 20e si\u00e8cle. Tout r\u00e9cemment, en 1991, Salim Ali Amir a consacr\u00e9 une chanson pour d\u00e9noncer la continuation de cet esclavage domestique :&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>Wapambe<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, aux Comores, comme dans le reste de l\u2019Afrique d\u2019ailleurs, d\u00e8s qu\u2019il s\u2019agit de parler de ce sujet, tous les chercheurs sont unanimes pour d\u00e9noncer tabou, honte et d\u00e9ni. Il faut que cela cesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis certainement descendant d\u2019esclaves et de Wamatsaha (paysans libres) et je n\u2019en \u00e9prouve aucune honte. J\u2019en assume toute la port\u00e9e symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je n\u2019ai pas besoin de m\u2019inventer une lign\u00e9e d\u2019aristocrates ou de nobles, qui plus est, esclavagistes, pour exister socialement, comme beaucoup le font dans les <em>Shindiwantsi <\/em>et dans le <em>Mila Na Ntsi <\/em>\u00e0 Ngazidja.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une ascendance servile commune<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 tous ces Comoriens qui continuent \u00e0 nier notre ascendance servile commune, sachez que nous sommes dans une majorit\u00e9 \u00e9crasante des descendants d\u2019esclaves. Nous avons pour habitude de dire que les descendants d&#8217;esclaves seraient seulement localis\u00e9s et bloqu\u00e9s dans les quelques anciens \u00ab&nbsp;<em>itrea&nbsp;\u00bb<\/em> (hameaux d&#8217;esclaves) et qu&#8217;ils ne se seraient pas m\u00e9lang\u00e9s avec le temps. Il y avait des esclaves ruraux et citadins qui font tous partie de nos anc\u00eatres et qui se sont bien m\u00e9lang\u00e9s avec le reste de la population libre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux qui n\u2019ont aucun anc\u00eatre esclave dans leurs lign\u00e9es, s\u2019ils existent r\u00e9ellement, sont extr\u00eamement minoritaires, qu\u2019ils soient citadins ou ruraux. Dois-je rappeler que les aristocrates esclavagistes avaient des enfants avec leurs concubines esclaves ? Puis, au lieu de mettre en avant publiquement des anc\u00eatres esclavagistes qui permettent de se distinguer, il serait temps d\u2019assumer notre ascendance servile commune qui permettrait de faire, enfin, r\u00e9ellement nation. Avec les Moh\u00e9liens, les Anjounais et les Maorais qui eux aussi ont v\u00e9cu le traumatisme de l\u2019esclavage. Que nenni, certains veulent continuer \u00e0 avoir des avantages et \u00e0 dominer comme jadis \u00e0 travers leurs noms de famille, et non pas \u00e0 travers leurs apports au collectif.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un traumatisme collectif<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Acceptons de rompre avec la honte et de lever le voile sur ce traumatisme collectif.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019\u00e9tais au coll\u00e8ge aux Comores, on m\u2019enseigna qu\u2019il y a eu des esclaves africains d\u00e9port\u00e9s dans les Am\u00e9riques, mais les programmes scolaires ont contourn\u00e9 l&#8217;esclavage et la traite n\u00e9gri\u00e8re sur la c\u00f4te Swahili et aux Comores.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab <em>Sur les \u00eeles Comores, la signification des esclaves \u00e9tait si importante pour le maintien de la respectabilit\u00e9 et du statut social des \u00e9lites locales qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9 estim\u00e9 qu&#8217;au moins 40 % de la population comorienne de 65 000 personnes n&#8217;\u00e9taient pas libres au milieu des ann\u00e9es 1860.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>En 1902, quelque 15 000 esclaves vivaient \u00e0 Ngazidja, l\u2019\u00eele comorienne la plus grande, repr\u00e9sentant entre 25-33 % de la population de l\u2019\u00eele. Les esclaves des communaut\u00e9s swahilies et comoriennes pouvaient \u00eatre utilis\u00e9s pour diverses fonctions, comme concubines, servantes, gardes du corps, marins, travailleurs agricoles et peut-\u00eatre artisans.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les Swahilis et les Comoriens de l&#8217;oc\u00e9an Indien \u00e9taient largement impliqu\u00e9s dans les r\u00e9seaux de commerce d&#8217;esclaves. Jusqu&#8217;au 18e si\u00e8cle, la plupart des esclaves provenaient du centre de Madagascar et \u00e9taient import\u00e9s des villes portuaires du nord-ouest de Madagascar. Les principaux r\u00e9seaux reliaient Madagascar, les Comores, l&#8217;archipel de Lamu et le Hadramawt (Y\u00e9men actuel).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Pendant les ann\u00e9es d&#8217;apog\u00e9e au XVIIe si\u00e8cle, et plus tard vers 1770, environ trois \u00e0 quatre mille esclaves \u00e9taient exp\u00e9di\u00e9s chaque ann\u00e9e par les commer\u00e7ants c\u00f4tiers et arabes, mais il est impossible d&#8217;estimer la proportion de ceux dont la destination \u00e9tait les \u00e9tablissements c\u00f4tiers, car la grande majorit\u00e9 des Africains captur\u00e9s \u00e9taient envoy\u00e9s en Arabie. Il est cependant certain que les communaut\u00e9s c\u00f4ti\u00e8res fortement impliqu\u00e9es dans le commerce des esclaves l&#8217;\u00e9taient aussi plus que les autres, notamment l&#8217;archipel de Lamu, Kilwa, Zanzibar apr\u00e8s les ann\u00e9es 1740, et les Comores.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ces derni\u00e8res (les Comores) servaient d&#8217;entrep\u00f4t pour la traite malgache et l&#8217;utilisation d&#8217;esclaves semble y avoir \u00e9t\u00e9 plus r\u00e9pandue qu&#8217;ailleurs<\/em> \u00bb. (Vernet, 2013)<\/p>\n\n\n\n<p>Seuls les dominants esclavagistes comoriens (les sultans et les \u00ab&nbsp;<em>makabaila&nbsp;\u00bb<\/em>) s\u2019habillaient selon le mod\u00e8le de Tippu Tip (photo ci-contre). Et aujourd\u2019hui les descendants d&#8217;esclaves de Ngazidja s\u2019endettent \u00e9conomiquement pour pouvoir s\u2019habiller comme eux : l\u2019accomplissement individuel ultime. Les descendants d\u2019esclaves que nous sommes r\u00e9habilitons l\u2019esclavage en mimant les mariages f\u00e9odaux des \u00e9lites esclavagistes et pire en consid\u00e9rant cette imitation comme la promotion sociale ultime.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9ni, la honte et les non-dits, mais dits socialement nous rendent encore aujourd\u2019hui esclaves de cet esclavage.<\/p>\n\n\n\n<p>Le psychiatre Frantz Fanon, sp\u00e9cialiste des effets de l\u2019ali\u00e9nation mentale li\u00e9e \u00e0 l\u2019esclavage et \u00e0 la colonisation, disait que nous les descendants d\u2019esclaves ne sommes pas esclaves de l\u2019esclavage qui d\u00e9shumanisa nos anc\u00eatres. Nous ne sommes pas prisonniers de l\u2019histoire. On ne doit pas y chercher le sens de notre destin\u00e9e collective. : \u00ab <em>Je dois me rappeler \u00e0 tout instant que le v\u00e9ritable saut consiste \u00e0 introduire l\u2019invention dans l\u2019existence. Dans le monde o\u00f9 je m\u2019achemine, je me cr\u00e9e interminablement. Mais je n\u2019ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n\u2019ai pas le droit de me laisser engluer par les d\u00e9terminations du pass\u00e9. Je ne suis pas esclave de l\u2019Esclavage qui d\u00e9shumanisa mes p\u00e8res (\u2026) <\/em>\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Regarder le pass\u00e9 sans ranc\u0153ur, mais avec franchise<\/p>\n\n\n\n<p>Avec l\u2019obsession collective autour de ce Anda, notre inconscient collectif est encore aujourd\u2019hui prisonnier et esclave de ce pass\u00e9. \u00c0 travers l\u2019action de l\u2019\u00c9tat, folklorisons-le en supprimant son aspect familial et politique dans l\u2019espoir qu\u2019avec le temps il disparaisse tout seul ou supprimons-le d\u00e9finitivement. Je penche pour cette derni\u00e8re option. Ce mariage est tout sauf un simple mariage. Au-del\u00e0 de la r\u00e9habilitation de l\u2019esclavage, beaucoup ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mari\u00e9s avant de l\u2019avoir fait. Puis, pour le faire, on essore les \u00e9conomies de gens pauvres qui ne font pas partie de l\u2019union, mais qui sont de la parent\u00e9 ou de familles proches. On y joue notre vie, notre droit individuel et familial \u00e0 l\u2019existence sociale.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon coll\u00e8gue anthropologue Ibrahim Barwane pose deux interrogations essentielles&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" type=\"1\"><li>Si les descendants d&#8217;esclaves que nous sommes faisons de la r\u00e9habilitation des esclavagistes en portant&nbsp;fi\u00e8rement leurs habits, qui vont honorer la m\u00e9moire de nos anc\u00eatres victimes de la traite orientale ?<\/li><li>Qui a choisi de na\u00eetre esclave au point qu\u2019aujourd\u2019hui l\u2019esclavage soit tant source de honte et de d\u00e9ni ?<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p>Regardons ce pass\u00e9 sans ranc\u0153ur, mais regardons-le avec franchise sans honte ni invisibilisation pour enfin construire de nouveaux crit\u00e8res de reconnaissance sociale. Cette reconnaissance par tous de la dignit\u00e9 de tous est clairement l\u2019une des choses qui nous manquent le plus cruellement, mais c\u2019est aussi le chantier le plus stimulant qui nous attend.<\/p>\n\n\n\n<p>Acheminons-nous dor\u00e9navant collectivement vers un avenir de plus de dignit\u00e9 et d\u2019\u00e9galit\u00e9. Et cela passe par une remise en question profonde de la r\u00e9habilitation des esclavagistes qui se jouent \u00e0 chaque Anda. Je dis bien, \u00e0 chaque Anda.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sources :<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Alpers\u00a0Edward A., 2001, \u201cA Complex Relationship: Mozambique and the Comoro Islands in the 19th and 20th Centuries,\u201d\u00a0Cahiers d\u2019\u00e9tudes africaines, XLI, 1, 161: 73-96.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Fanon, F (1952). Peau noire, masques blancs, Paris, seuil.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>M\u00e9dard, H.,\u00a0Derat, M.,\u00a0Vernet, T. &amp;\u00a0Ballarin, M. (2013).\u00a0Traites et esclavages en Afrique orientale et dans l&#8217;oc\u00e9an Indien. Paris, Karthala.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Shepherd, G. (1980) \u00ab The Comorians and the East African slave trade \u00bb. In J. L. Watson (ed.), Asian and African systems of slavery. Berkeley: University of California Press.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Vernet, T. (2006). \u00ab Les r\u00e9seaux de traite de l\u2019Afrique orientale : c\u00f4te swahili, Comores et nord-ouest de Madagascar (vers 1500-1750) \u00bb, Cahiers des Anneaux de la M\u00e9moire, 9, 2006, p. 67-107.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Vernet, T. (2013). East Africa. Slave migrations. In The Encyclopedia of Global Human Migration. Blackwell publishing.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Comores ont \u00e9t\u00e9 partie int\u00e9grante du circuit de la traite et de l\u2019esclavage dans l\u2019oc\u00e9an indien. 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