{"id":12970,"date":"2026-04-20T22:36:47","date_gmt":"2026-04-20T19:36:47","guid":{"rendered":"https:\/\/masiwa-comores.com\/?p=12970"},"modified":"2026-04-21T13:16:33","modified_gmt":"2026-04-21T10:16:33","slug":"mayotte-du-comptoir-colonial-au-101e-departement-francais-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/masiwa-comores.com\/culture\/mayotte-du-comptoir-colonial-au-101e-departement-francais-1\/","title":{"rendered":"Mayotte, du comptoir colonial au 101e d\u00e9partement fran\u00e7ais (1)"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>L&#8217;historiographie de Mayotte, comme celle de l\u2019archipel des Comores dont l\u2019\u00eele fait partie, a longtemps souffert d&#8217;un paradoxe saisissant : elle n\u2019a jamais fait l\u2019objet d\u2019une synth\u00e8se historique compl\u00e8te depuis la colonisation jusqu&#8217;\u00e0 nos jours. La m\u00e9moire collective reste largement orale, transmise au sein des familles et des villages.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Par Younoussa Hassani<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Luc Legeard, enseignant install\u00e9 \u00e0 Mayotte, a publi\u00e9 r\u00e9cemment, aux <a href=\"https:\/\/www.editions-coelacanthe.com\/\">\u00c9ditions C\u0153lacanthe,<\/a> un ouvrage qui est le r\u00e9sultat d\u2019un travail de longue haleine\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.editions-coelacanthe.com\/product-page\/mayotte-de-la-colonie-au-d%C3%A9partement-1841-1823\">\u00ab\u00a0<em>Mayotte d&#8217;hier et d&#8217;aujourd&#8217;hui. De la colonie au d\u00e9partement (1841-2023)\u00a0\u00bb<\/em><\/a>. Sa sortie a co\u00efncid\u00e9 avec les cyclones Chido et Dikeledi qui ravag\u00e8rent l&#8217;\u00eele en d\u00e9cembre 2024 et janvier 2025. Le livre se trouve ainsi propuls\u00e9 au c\u0153ur de l&#8217;actualit\u00e9, alors que la reconstruction de Mayotte impose de comprendre les ressorts profonds de son histoire.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">1.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La construction d&#8217;une colonie (1841-1898)<\/h1>\n\n\n\n<p>Le travail, nourri par une fr\u00e9quentation assidue des Archives d\u00e9partementales de Mayotte (dont il cite des dizaines de cotes), par la lecture des journaux locaux, par l&#8217;exploration des ouvrages scientifiques et par des rencontres avec des t\u00e9moins, se caract\u00e9rise par son ambition synth\u00e9tique. Il ne se contente pas de retracer les grandes lignes de l&#8217;histoire politique de l&#8217;\u00eele : il s\u2019attache aussi, comme il l&#8217;indique dans son avertissement, \u00e0 \u00e9crire \u00ab&nbsp;une histoire autre : celles des humbles, des inconnus qui firent Mayotte au quotidien&nbsp;\u00bb. Les travailleurs engag\u00e9s, les soldats, les colons modestes, les femmes du mouvement des \u00ab&nbsp;Chatouilleuses&nbsp;\u00bb \u2013 tous trouvent leur place dans cette fresque.<\/p>\n\n\n\n<p>Son approche s\u2019inscrit dans le renouveau de l\u2019histoire sociale et culturelle. Mais, l\u2019auteur n\u2019ignore pas pour autant l\u2019histoire politique : il en fait m\u00eame l\u2019ossature chronologique de son ouvrage, qui d\u00e9bute en 1841 avec l\u2019achat de l\u2019\u00eele par la France et s\u2019ach\u00e8ve en 2023, au terme d\u2019une ann\u00e9e marqu\u00e9e par l\u2019op\u00e9ration Wuambushu.<\/p>\n\n\n\n<p>Le titre m\u00eame de l&#8217;ouvrage \u2013 <em>Mayotte d&#8217;hier et d&#8217;aujourd\u2019hui<\/em> \u2013 constitue un parti pris historiographique assum\u00e9 : celui de montrer la continuit\u00e9 profonde des probl\u00e8mes qui traversent l&#8217;histoire de l&#8217;\u00eele. \u00ab&nbsp;On constatera que les probl\u00e8mes d\u2019aujourd&#8217;hui existaient d\u00e9j\u00e0 hier&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Luc Legeard dans son avertissement. \u00ab&nbsp;Ainsi le probl\u00e8me de l\u2019eau, de l\u2019immigration, des communications. Sur une \u00eele, les difficult\u00e9s sont r\u00e9currentes. Elles ont seulement, avec le temps, chang\u00e9 d\u2019\u00e9chelle.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Reconnaissances et prise de possession<\/h2>\n\n\n\n<p>L&#8217;enqu\u00eate de Luc Legeard commence par une immersion dans les explorations maritimes des ann\u00e9es 1839-1841, qui allaient sceller le destin de Mayotte. En juillet 1839, le Gouverneur de La R\u00e9union, Anne de Hell, charge son aide de camp Pierre Passot d&#8217;effectuer une mission de reconnaissance aux abords de Madagascar et dans les Comores. \u00c0 bord du <em>Colibri<\/em>, Passot se rend \u00e0 Di\u00e9go Suarez, \u00e0 Nosy-B\u00e9 o\u00f9 il est re\u00e7u par la reine Tsiou\u00e9ko, puis \u00e0 Moh\u00e9li et Anjouan. Il s&#8217;agit, note l\u2019historien, de \u00ab&nbsp;consulter tous les protagonistes autochtones pour mieux comprendre les enjeux de pouvoir et ne pas commettre d&#8217;impairs r\u00e9dhibitoires&#8221;.<\/p>\n\n\n\n<p>En avril 1840, Anne de Hell confie une nouvelle mission au lieutenant de vaisseau Aimable Constant Jehenne, \u00e0 bord de la gabare <em>La Pr\u00e9voyante<\/em>. Passot l&#8217;accompagne. Le 14 juillet, Jehenne propose \u00e0 la reine Tsiou\u00e9ko de c\u00e9der Nosy-B\u00e9 \u00e0 la France. Elle accepte. Ce n\u2019est qu\u2019en ao\u00fbt 1840 que Jehenne fait la toute premi\u00e8re reconnaissance de Mayotte. Il est \u00ab&nbsp;frapp\u00e9 des avantages que l\u2019on pourrait retirer d\u2019une position comme celle de Mayotte&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Luc Legeard insiste sur l\u2019importance strat\u00e9gique de cette d\u00e9couverte. Mayotte est entour\u00e9e \u00ab&nbsp;d\u2019une immense ceinture de coraux&nbsp;\u00bb qui forme une barri\u00e8re naturelle. La rade, \u00ab&nbsp;la plus commode de toutes celles qu\u2019il n\u2019ait jamais visit\u00e9es&nbsp;\u00bb, peut abriter des escadres enti\u00e8res. Les officiers fran\u00e7ais comparent avantageusement ce site \u00e0 ceux de Nosy-B\u00e9 et de Madagascar. Pourtant, l\u2019\u00e9valuation des ressources agricoles est plus r\u00e9serv\u00e9e. Jehenne note que \u00ab&nbsp;les montagnes occupent une grande partie de l\u2019\u00eele, et le terrain dont elles sont form\u00e9es est rouge\u00e2tre et g\u00e9n\u00e9ralement de mauvaise qualit\u00e9&nbsp;\u00bb. Mayotte, conclut-il, \u00ab&nbsp;ne pourra donc \u00eatre qu\u2019une position maritime pour la France&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 25 avril 1841, le sultan Andriansouli c\u00e8de Mayotte \u00e0 la France. Le trait\u00e9 est ratifi\u00e9 le<\/p>\n\n\n\n<p>10 f\u00e9vrier 1843. Le 14 juin 1843, Pierre Passot, \u00e0 la t\u00eate des artilleurs et des soldats du 3<sup>e<\/sup> R\u00e9giment d\u2019Infanterie de Marine, prend possession de l\u2019\u00eele. Son discours aux soldats est empreint d\u2019une solennit\u00e9 qui traduit la conscience d\u2019un basculement historique : \u00ab&nbsp;Nous sommes venus \u00e0 Mayotte pour prendre au nom de sa majest\u00e9 le roi des Fran\u00e7ais possession de cette \u00eele. \u00c0 dater de ce moment, cette \u00eele va \u00eatre possession fran\u00e7aise et ses habitants sujets de notre roi.&nbsp;\u00bb Mais, Passot insiste aussi sur le respect \u00e0 accorder aux populations locales : \u00ab&nbsp;Vous respecterez leurs pr\u00e9jug\u00e9s et leurs croyances. Rappelez-vous qu\u2019en tous les lieux, la propri\u00e9t\u00e9 est inviolable.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&#8217;abolition de l&#8217;esclavage : une r\u00e9forme sous tension (1846-1847)<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es de la colonie, la question de l\u2019esclavage devient centrale. Le recensement de 1846 d\u00e9nombre 5 268 habitants, dont 2 733 esclaves, soit un peu plus de la moiti\u00e9 de la population totale. L&#8217;ordonnance royale du 9 d\u00e9cembre 1846, pr\u00e9par\u00e9e par le baron Ange de Mackau, ministre de la Marine et des Colonies, abolit d\u00e9finitivement l&#8217;esclavage \u00e0 Mayotte.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la mise en \u0153uvre de cette r\u00e9forme se heurte \u00e0 des r\u00e9sistances imm\u00e9diates. Luc Legeard analyse avec pr\u00e9cision les difficult\u00e9s auxquelles se trouve confront\u00e9 le commandant Passot. Les propri\u00e9taires d\u2019esclaves menacent de quitter l\u2019\u00eele, entra\u00eenant avec eux leurs anciens captifs. Le 9 juillet 1847, le Conseil d\u2019Administration se r\u00e9unit en urgence. Passot expose que \u00ab&nbsp;les informations recueillies depuis trois jours ne peuvent plus laisser de doute sur la d\u00e9termination des propri\u00e9taires \u00e0 s\u2019expatrier et des esclaves \u00e0 suivre leurs ma\u00eetres&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 ce danger de d\u00e9population g\u00e9n\u00e9rale, une commission d\u2019\u00e9valuation est mise en place. Du 15 juillet au 2 septembre 1847, elle lib\u00e8re 746 esclaves contre indemnit\u00e9 et en affranchit 323. Mais 1 253 esclaves d\u00e9clarent vouloir suivre leurs ma\u00eetres. Le Conseil d&#8217;Administration doit adopter des mesures pragmatiques : les affranchis sont tenus de justifier d&#8217;un engagement de travail de cinq ann\u00e9es dans l\u2019\u00eele m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Luc Legeard montre comment cette transition marque le d\u00e9but du syst\u00e8me de l\u2019engagisme qui va durablement structurer l\u2019\u00e9conomie mahoraise. Il note aussi l\u2019originalit\u00e9 de Mayotte dans l\u2019empire colonial fran\u00e7ais : le recensement de 1846 montre que le nombre de femmes esclaves est \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e9gal \u00e0 celui des hommes, \u00ab&nbsp;ce qui est loin d\u2019exister dans les autres colonies&nbsp;\u00bb. Il en r\u00e9sulte, \u00e9crit Passot, \u00ab&nbsp;que presque tous les esclaves vivent dans l\u2019\u00e9tat de mariage&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le temps des fortifications : Dzaoudzi, place imprenable (1843-1850)<\/h2>\n\n\n\n<p>Parall\u00e8lement, l\u2019administration coloniale engage d\u2019importants travaux de fortification sur l\u2019\u00eelot de Dzaoudzi. Le 24 janvier 1844, Anne de Hell avait d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 l\u2019ordre d\u2019\u00e9tudier les am\u00e9nagements n\u00e9cessaires. L\u2019id\u00e9e force \u00e9tait de rendre l\u2019\u00eelot \u00ab&nbsp;inexpugnable en cas d\u2019attaque&nbsp;\u00bb. Un premier projet est \u00e9labor\u00e9 en 1846 sous la direction du capitaine du G\u00e9nie Stanislas Fortune Livet.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour loger civils et militaires, sept maisons en bois de sapin sont envoy\u00e9es de France et mont\u00e9es en 1847. Une batterie est achev\u00e9e, un magasin \u00e0 poudre am\u00e9nag\u00e9. Une digue de 120 m\u00e8tres de long, faite de pierres perdues, assure la communication entre Dzaoudzi et Pamandzi. Luc Legeard note que ces constructions, si elles semblent aujourd\u2019hui modestes, repr\u00e9sentent un effort consid\u00e9rable pour l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s 1850, cependant, la viabilit\u00e9 de ce projet est remise en cause. Une inspection de la Station navale de l&#8217;oc\u00e9an Indien dresse un bilan alarmant : \u00ab&nbsp;Les grandes herbes ont envahi les endroits o\u00f9 ces travaux ont d\u00fb \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9s&nbsp;\u00bb. Surtout, la commission C\u00e9cile, r\u00e9unie \u00e0 Paris entre d\u00e9cembre 1849 et mars 1850, conclut \u00e0 l&#8217;abandon d\u00e9finitif de Mayotte en qualit\u00e9 d&#8217;\u00e9tablissement militaire. La raison invoqu\u00e9e par l&#8217;amiral Jean Baptiste C\u00e9cile est sans appel : \u00ab&nbsp;Il suffit de r\u00e9fl\u00e9chir un seul instant \u00e0 la situation respective des deux parties, \u00e0 l&#8217;immense disproportion des moyens de l\u2019attaque et de ceux de la d\u00e9fense. Nos sacrifices auraient abouti en d\u00e9finitive \u00e0 ce r\u00e9sultat final. Nous aurions b\u00e2ti des forts, fond\u00e9 un arsenal, uniquement pour les livrer un jour \u00e0 l\u2019Angleterre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&#8217;essor et le d\u00e9clin de l&#8217;\u00e9conomie sucri\u00e8re (1850-1880)<\/h2>\n\n\n\n<p>L&#8217;\u00e9chec du projet militaire conduit les autorit\u00e9s \u00e0 orienter Mayotte vers l\u2019agriculture commerciale. D\u00e8s 1856, onze \u00e9tablissements emploient 1 213 travailleurs engag\u00e9s et produisent 52 tonnes de sucre sur 519 hectares. Le caf\u00e9 est \u00e9galement cultiv\u00e9 sur 32 hectares. La production sucri\u00e8re atteint 1 935 tonnes en 1869. L&#8217;usine de Demb\u00e9ni dispose alors d&#8217;une machine \u00e0 vapeur de 25 chevaux, les usines de Combani et Dzoumogn\u00e9 de machines de 10 chevaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Luc Legeard analyse en d\u00e9tail le fonctionnement de ces \u00e9tablissements. Il souligne les difficult\u00e9s auxquelles se heurtent les colons : manque de main-d\u2019\u0153uvre, insuffisance des infrastructures routi\u00e8res, \u00e9loignement des march\u00e9s. Le rapport d\u2019un officier de 1852 d\u00e9crit avec r\u00e9alisme l\u2019usine de la Soci\u00e9t\u00e9 des Comores : \u00ab&nbsp;Cet appareil est une mis\u00e9rable machine \u00e0 vapeur d\u00e9j\u00e0 fort us\u00e9e, sans doute avant son introduction dans notre colonie, qui sans cesse d\u00e9traqu\u00e9e interrompt \u00e0 tout instant la fabrication&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La prosp\u00e9rit\u00e9 apparente masque de profondes fragilit\u00e9s. Les colons peinent \u00e0 trouver les capitaux n\u00e9cessaires. Victor Basset-Vill\u00e9on, capitaine au long cours, \u00e9crit en 1853 au ministre : \u00ab&nbsp;Il nous faut environ 300 000 francs pour \u00e9lever une sucrerie productive et il est \u00e9vident que si nous poss\u00e9dions cette fortune, aucun de nous n\u2019irait s\u2019enterrer \u00e0 Mayotte&nbsp;\u00bb. La diversification des cultures \u2013 caf\u00e9, cacao, vanille, plantes \u00e0 parfum \u2013 est tent\u00e9e, mais reste marginale.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1869, 1 800 travailleurs sont engag\u00e9s sur l&#8217;\u00eele. L\u2019exportation de sucre atteint son apog\u00e9e. Mais l&#8217;optimisme des planteurs est temp\u00e9r\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 des co\u00fbts de transport et des fluctuations du march\u00e9. Le gouverneur Philibert Bonfils \u00e9crit en 1852 avec une lucidit\u00e9 proph\u00e9tique : \u00ab&nbsp;J\u2019affirme que jamais Mayotte ne participera aux avantages que l\u2019\u00eele arabe de Zanzibar retire de sa position sur la c\u00f4te d&#8217;Afrique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&#8217;insurrection de 1856 : le refus du travail forc\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Le 17 mars 1856, deux crimes marquent le d\u00e9but d&#8217;une insurrection majeure qui va secouer la colonie. Amissy, un Mozambicain, tue un garde forestier. Le lendemain, Abdallah Diri, \u00ab&nbsp;un commandeur d\u2019habitation&nbsp;\u00bb, est assassin\u00e9. Les travailleurs des castes mozambiques et sakalaves abandonnent leurs habitations. Arm\u00e9s d\u2019arcs, de fl\u00e8ches et de sagaies, ils sont bient\u00f4t 400 \u00e0 500 hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Luc Legeard reconstitue avec minutie les causes de ce soul\u00e8vement. Les insurg\u00e9s formulent leurs dol\u00e9ances lors d&#8217;un <em>kabar<\/em> organis\u00e9 par le colon Paulin Ciret. Ils se plaignent des mauvais traitements inflig\u00e9s par la police, des retenues abusives sur les salaires, du remplacement de la ration quotidienne par une indemnit\u00e9 forfaitaire jug\u00e9e insuffisante. Le Commandant sup\u00e9rieur Verand reconna\u00eet que ces plaintes \u00ab&nbsp;ont bien quelques fondements&nbsp;\u00bb. Il note que les agents de police \u00ab&nbsp;abusent quelquefois de l\u2019autorit\u00e9 dont ils sont pourvus&nbsp;\u00bb et que \u00ab&nbsp;la suppression de la ration en nature est fort malheureusement vraie&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9pression est impitoyable. Apr\u00e8s plusieurs exp\u00e9ditions militaires, le chef des insurg\u00e9s, Bakary Koussou, est captur\u00e9. Jug\u00e9 par un Conseil de justice, il est condamn\u00e9 \u00e0 mort et ex\u00e9cut\u00e9 le 22 juin 1856 \u00e0 8 heures du matin, sur la place de France \u00e0 Dzaoudzi. Luc Legeard cite la lettre du commandant Verand au ministre : \u00ab&nbsp;La mort de cet homme \u00e9tait n\u00e9cessaire. Il fallait un exemple terrible et prompt pour montrer aux populations notre justice&nbsp;\u00bb. Le calme est r\u00e9tabli, mais les causes profondes du m\u00e9contentement demeurent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Chapitre 6. Les incendies et la destruction des for\u00eats (1864-1884)<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019un des apports les plus originaux de l\u2019ouvrage de Luc Legeard est l\u2019attention qu&#8217;il porte aux questions environnementales. D\u00e8s les ann\u00e9es 1860, les autorit\u00e9s prennent conscience de la destruction massive des for\u00eats de Mayotte. En 1864, le commandant Gabri\u00e9 s&#8217;alarme : \u00ab&nbsp;J\u2019ai adopt\u00e9 des mesures pour arr\u00eater le fl\u00e9au des incendies qui, dans la saison s\u00e8che, d\u00e9vastent tous les ans de grandes \u00e9tendues de bois dans l\u2019unique but de d\u00e9blayer le sol pour y planter du riz&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1869, le Conseil d\u2019Administration constate que \u00ab&nbsp;plusieurs milliers d&#8217;hectares de bois de petite futaie et 1200 hectares de bois de haute futaie ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits&nbsp;\u00bb. En 1884, une commission foresti\u00e8re \u00e9tablit qu\u2019il ne reste plus que 1 420 hectares de for\u00eat sur les 5 935 hectares d&#8217;origine. \u00ab&nbsp;Dans deux ou trois ans au plus, si l\u2019on n\u2019apporte pas de rem\u00e8des \u00e0 cette situation, il n&#8217;y aura plus un arbre \u00e0 Mayotte&nbsp;\u00bb, conclut le rapport.<\/p>\n\n\n\n<p>Luc Legeard montre comment ce d\u00e9boisement a des cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses sur le r\u00e9gime des eaux. En 1882, l&#8217;aiguade de Mamoudzou est d\u00e9clar\u00e9e tarie. En 1884, le propri\u00e9taire de Demb\u00e9ni note que \u00ab&nbsp;la ros\u00e9e qui autrefois \u00e9tait si abondante \u00e0 Mayotte le matin, et qui contribuait \u00e0 entretenir la v\u00e9g\u00e9tation a compl\u00e8tement disparu depuis deux ans&nbsp;\u00bb. Le d\u00e9cret du 2 ao\u00fbt 1886, sign\u00e9 par Jules Gr\u00e9vy, interdit enfin le d\u00e9boisement par le feu, mais il est trop tard : les for\u00eats ont \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9es, et les s\u00e9cheresses deviennent r\u00e9currentes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sources et bibliographie de Luc Legeard<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Archives consult\u00e9es<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u2022Archives d\u00e9partementales de Mayotte : s\u00e9ries 5MI 1 \u00e0 5MI 60 (lettres des commandants sup\u00e9rieurs, rapports du Conseil d&#8217;Administration, correspondances minist\u00e9rielles), 3MI 4, 3MI 13, 5MI 83, 5MI 84 (correspondances relatives \u00e0 l&#8217;exil des princes comoriens), 99 J 1 (papiers de Louis Mizon)<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Jehenne, Aimable-Constant, Renseignements nautiques et autres sur l&#8217;\u00eele de Mayotte, Imprimerie Royale, Paris, 1843<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Catalogue officiel de l&#8217;Exposition internationale de 1878 \u00e0 Paris, colonies fran\u00e7aises<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Exposition universelle de 1889, Catalogue officiel, J. Bell, Paris, 1889<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Guide des colonies fran\u00e7aises et pays de protectorats \u00e0 l&#8217;Exposition universelle de 1889, Soci\u00e9t\u00e9 des \u00e9tudes coloniales et maritimes, Paris, 1889<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Gevrey, Alfred, Essai sur les Comores, Pondich\u00e9ry, 1870 (r\u00e9\u00e9dition Baobab, 1997)<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Vienne, Emile, Notice sur Mayotte et les Comores, Exposition universelle de 1900<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Exposition coloniale de Marseille, Guide officiel, Barlatier, Marseille, 1906<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Les colonies fran\u00e7aises, notices illustr\u00e9es, sous la direction de Louis Henrique, 1900<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Les Chatouilleuses, la r\u00e9volte des femmes, 1966-1976, Conseil g\u00e9n\u00e9ral de Mayotte, Mamoudzou, 2014<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Boisadam, Philippe (de), Mais que faire de Mayotte ? Analyse chronologique de l&#8217;affaire de Mayotte (1841-2000), L&#8217;Harmattan, Paris, 2009<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Bonnelle, Fran\u00e7ois (dir.), Rapport officiel au Secr\u00e9taire d&#8217;\u00c9tat \u00e0 l&#8217;Outre-mer &#8220;R\u00e9flexions sur l&#8217;avenir institutionnel de Mayotte&#8221;, La Documentation fran\u00e7aise, Paris, 1998<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Fontaine, Guy, Mayotte, Karthala, Paris, 1995<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Gohin, Olivier (dir.) et Maurice, Pierre (dir.), Mayotte : actes du colloque universitaire tenu \u00e0 Mamoudzou les 23 et 24 avril 1991, LGDJ et Universit\u00e9 de La R\u00e9union, 1992<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Ibrahime, Mahmoud, <a href=\"https:\/\/www.editions-coelacanthe.com\/product-page\/sa%C3%AFd-mohamed-cheikh-1904-1970-parcours-d-un-conservateur\">Sa\u00efd Mohamed Cheikh (1904-1970). Parcours d&#8217;un conservateur, Komedit, Moroni, 2008<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Martin, Jean, Comores, quatre \u00eeles entre pirates et planteurs, L&#8217;Harmattan, Paris, 1983<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Pujo, Pierre, Mayotte la fran\u00e7aise, France-Empire, Paris, 1994<\/p>\n\n\n\n<p>* Fondateur du mensuel Al-Mashawiri, \u00e9tudiant en g\u00e9nie informatique<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;historiographie de Mayotte, comme celle de l\u2019archipel des Comores dont l\u2019\u00eele fait partie, a longtemps souffert d&#8217;un paradoxe saisissant : elle n\u2019a jamais fait l\u2019objet d\u2019une synth\u00e8se historique compl\u00e8te depuis la colonisation jusqu&#8217;\u00e0 nos jours. La m\u00e9moire collective reste largement orale, transmise au sein des familles et des villages. Par Younoussa Hassani Luc Legeard, enseignant [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":12972,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[56,164],"tags":[92,158,585,583,586,357,584,177],"class_list":["post-12970","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-culture","category-histoire","tag-a-la-une","tag-comores","tag-dzaoudzi","tag-edition-580","tag-editions-coelacanthe-2","tag-histoire","tag-luc-legeard","tag-mayotte"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/posts\/12970","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/comments?post=12970"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/posts\/12970\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12987,"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/posts\/12970\/revisions\/12987"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/media\/12972"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/media?parent=12970"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/categories?post=12970"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/masiwa-comores.com\/json\/wp\/v2\/tags?post=12970"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}