{"id":12882,"date":"2026-03-16T12:36:47","date_gmt":"2026-03-16T09:36:47","guid":{"rendered":"https:\/\/masiwa-comores.com\/?p=12882"},"modified":"2026-03-16T12:36:49","modified_gmt":"2026-03-16T09:36:49","slug":"said-mohamed-cheikh-le-conservateur-qui-a-bati-les-comores-modernes-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/masiwa-comores.com\/culture\/said-mohamed-cheikh-le-conservateur-qui-a-bati-les-comores-modernes-1\/","title":{"rendered":"Sa\u00efd Mohamed Cheikh. Le \u00ab\u00a0conservateur\u00a0\u00bb qui a b\u00e2ti les Comores modernes (1)"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"424\" height=\"598\" src=\"https:\/\/masiwa-comores.com\/cififuv\/2026\/03\/Mahmoud_Ibrahime.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-12884\" style=\"aspect-ratio:0.7090224974523791;width:285px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/masiwa-comores.com\/cififuv\/2026\/03\/Mahmoud_Ibrahime.png 424w, https:\/\/masiwa-comores.com\/cififuv\/2026\/03\/Mahmoud_Ibrahime-213x300.png 213w\" sizes=\"auto, (max-width: 424px) 100vw, 424px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00e9decin form\u00e9 \u00e0 Madagascar, premier d\u00e9put\u00e9 des Comores \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise (1945-1961), puis pr\u00e9sident du Conseil de gouvernement de l\u2019archipel (1962-1970), Sa\u00efd Mohamed Cheikh a domin\u00e9 la vie politique comorienne pendant un quart de si\u00e8cle. Son effigie orne aujourd\u2019hui nos billets de banque, et son nom continue de susciter le respect, parfois la controverse. Mais que savons-nous vraiment de l\u2019homme derri\u00e8re le mythe ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>\u00c0 l\u2019occasion de l\u2019anniversaire de la mort de Sa\u00efd Mohamed Cheikh, ce lundi, Younoussa Hassani a lu pour Masiwa la biographie consacr\u00e9e \u00e0 cet ancien Pr\u00e9sident du Conseil de gouvernement des Comores par l\u2019historien Mahmoud Ibrahime.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Par Younoussa Hassani. \u00c9tudiant en g\u00e9nie informatique. Fondateur du mensuel Al-Mashawiri et passionn\u00e9 d&#8217;histoire<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour comprendre qui est Sa\u00efd Mohamed Cheikh, il faut se plonger dans les travaux de Mahmoud Ibrahime, l&#8217;historien qui a consacr\u00e9 pr\u00e8s de cinq ans de recherches \u00e0 cette figure tut\u00e9laire. Dans son ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence, \u00ab&nbsp;Sa\u00efd Mohamed Cheikh (1904-1970). Parcours d&#8217;un conservateur&nbsp;\u00bb, il nous offre les cl\u00e9s pour d\u00e9chiffrer, au-del\u00e0 des hommages convenus, la complexit\u00e9 d&#8217;un homme politique qui a choisi, contre le vent de l&#8217;histoire, de b\u00e2tir les Comores modernes sans rompre le cordon avec l&#8217;ancienne puissance coloniale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une absence \u00e9tonnante &nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est un paradoxe qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soulign\u00e9 : jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, aucun travail universitaire s\u00e9rieux n&#8217;avait \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9 \u00e0 celui qui a pourtant incarn\u00e9, pendant vingt-cinq ans, la vie politique comorienne. Sa\u00efd Mohamed Cheikh, le \u00ab&nbsp;p\u00e8re de l&#8217;autonomie&nbsp;\u00bb, reposait dans les limbes de la m\u00e9moire collective, plus souvent c\u00e9l\u00e9br\u00e9 sur le mode hagiographique que v\u00e9ritablement \u00e9tudi\u00e9. Les r\u00e9cits familiaux, les discours comm\u00e9moratifs, les \u00ab&nbsp;on-dit&nbsp;\u00bb tenaient lieu d\u2019histoire. L\u2019homme politique se dissolvait dans la l\u00e9gende.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&#8217;est pour combler ce vide que Mahmoud Ibrahime, historien comorien form\u00e9 \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 Paris 1 Sorbonne, puis \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris 7 Jussieu, entreprend \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 ce qui deviendra sa th\u00e8se de doctorat, soutenue en 2004 avec les f\u00e9licitations du jury. Son ambition ? Appliquer \u00e0 un \u00ab&nbsp;grand homme&nbsp;\u00bb de l&#8217;histoire comorienne les m\u00e9thodes exigeantes de la \u00ab&nbsp;nouvelle histoire politique&nbsp;\u00bb \u2013 celle qui, selon Jacques Le Goff, \u00ab&nbsp;sans r\u00e9duire \u00e0 une explication sociologique les grands personnages, les \u00e9claire par les structures et les \u00e9tudie \u00e0 travers leurs fonctions et leurs r\u00f4les&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un historien dans son temps &nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Natif de Moroni, enseignant, Mahmoud Ibrahime n\u2019est pas un universitaire confin\u00e9 dans sa tour d&#8217;ivoire. Fondateur de la revue Tarehi et des \u00c9ditions C\u0153lacanthe, il a multipli\u00e9 les enqu\u00eates de terrain, recueilli des centaines de t\u00e9moignages, explor\u00e9 les archives \u00e0 Aix-en-Provence, Fontainebleau, Paris, Moroni et Tananarive. Avant de s\u2019attaquer \u00e0 la biographie de Cheikh, il avait d\u00e9j\u00e0 balis\u00e9 le terrain avec deux \u00e9tudes : \u00ab&nbsp;L\u2019administration et la colonisation aux Comores (1912-1946)&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;L&#8217;\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite politique comorienne (1945-1975)&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est donc fort d\u2019une connaissance intime de la p\u00e9riode coloniale et des m\u00e9canismes de formation des \u00e9lites que Mahmoud Ibrahime aborde son sujet. Il ne vient pas pour juger ni pour c\u00e9l\u00e9brer. Il vient pour comprendre. Et cette posture, radicalement scientifique, fait toute la valeur de son travail.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le parti pris du \u00ab&nbsp;conservateur&nbsp;\u00bb &nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le titre de l&#8217;ouvrage, \u00ab&nbsp;Parcours d&#8217;un conservateur&nbsp;\u00bb, a de quoi surprendre. Dans un contexte o\u00f9 l\u2019ind\u00e9pendance \u00e9tait le mot d\u2019ordre des mouvements nationalistes africains, qualifier Cheikh de \u00ab&nbsp;conservateur&nbsp;\u00bb ne revient-il pas \u00e0 le ranger du c\u00f4t\u00e9 des forces de la r\u00e9action, du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui ont frein\u00e9 des quatre fers le mouvement de l\u2019histoire ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mahmoud Ibrahime assume pleinement ce choix. Le \u00ab&nbsp;conservatisme&nbsp;\u00bb de Cheikh n\u2019est pas, \u00e0 ses yeux, un manque de lucidit\u00e9 ou de courage. C\u2019est une strat\u00e9gie politique coh\u00e9rente, profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans son histoire personnelle et dans la structure sociale de l\u2019archipel. Cheikh a vu, enfant, ce que la colonisation avait fait des sultans : d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leur pouvoir, r\u00e9duits \u00e0 solliciter des pensions, humili\u00e9s. Il a vu, jeune m\u00e9decin, ce que l\u2019administration pouvait infliger \u00e0 ceux qui la d\u00e9fiaient trop ouvertement \u2013 lui-m\u00eame en fit l\u2019exp\u00e9rience am\u00e8re entre 1933 et 1936. Il en a tir\u00e9 une conviction : l\u2019\u00e9mancipation ne peut \u00eatre que progressive, n\u00e9goci\u00e9e, construite en \u00e9troite association avec la puissance coloniale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce conservatisme, explique l\u2019historien, n\u2019est donc pas un immobilisme. C\u2019est au contraire un projet : b\u00e2tir un \u00c9tat comorien dot\u00e9 de tous ses attributs (institutions, assembl\u00e9e, gouvernement), mais qui resterait dans le giron fran\u00e7ais, \u00e0 l\u2019abri des temp\u00eates. Un projet qui, sur le moment, parut \u00e0 Cheikh plus r\u00e9aliste que l\u2019ind\u00e9pendance pure et simple. Un projet que l\u2019histoire, avec le recul, a jug\u00e9 autrement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une enqu\u00eate au plus pr\u00e8s du terrain&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui frappe \u00e0 la lecture de l\u2019ouvrage, c\u2019est la richesse et la diversit\u00e9 des sources mobilis\u00e9es. Mahmoud Ibrahime n\u2019a pas seulement compuls\u00e9 les archives administratives \u2013 rapports annuels des administrateurs coloniaux, correspondances des gouverneurs, comptes rendus des assembl\u00e9es, dossiers personnels des fonctionnaires. Il a aussi men\u00e9 une v\u00e9ritable enqu\u00eate de terrain, interrogeant les acteurs encore vivants, se rendant dans les villages, discutant avec les notables, recueillant la m\u00e9moire orale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On le suit \u00e0 Mitsamihuli, la ville natale de Cheikh, o\u00f9 il s\u2019entretient avec des notables qui se souviennent. On le suit \u00e0 Mtsangadjou, dans la r\u00e9gion du Dimani, o\u00f9 il retrouve les traces de la famille maternelle. On le suit \u00e0 Paris, \u00e0 Cagnes-sur-Mer, \u00e0 Majunga, recueillant les t\u00e9moignages des anciens ministres, des compagnons, des adversaires. Cette enqu\u00eate, men\u00e9e dans des conditions parfois difficiles (la crise politique de 1997-2001 a compliqu\u00e9 ses d\u00e9placements \u00e0 Anjouan et \u00e0 Mayotte), donne au livre une \u00e9paisseur humaine exceptionnelle.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une m\u00e9moire disput\u00e9e&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019ouvrage s\u2019ouvre sur un \u00e9pisode r\u00e9v\u00e9lateur. Quelques mois apr\u00e8s la mort de Cheikh, en mars 1970, un jeune ministre, Ali Soilih, ose d\u00e9clarer en Conseil des ministres que le gouvernement n\u2019a pas vocation \u00e0 poursuivre la politique des morts. La r\u00e9action est imm\u00e9diate : les ministres cheikhistes, men\u00e9s par Mohamed Taki, menacent de d\u00e9missionner ; les d\u00e9put\u00e9s, \u00e9lus trois ans plus t\u00f4t sur la foi du chef disparu, annoncent une motion de censure. Le souvenir de Cheikh est d\u00e9j\u00e0 un enjeu politique, un instrument de pression, un \u00e9tendard.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd&#8217;hui encore, sa m\u00e9moire reste disput\u00e9e. Pour les uns, il est le h\u00e9ros qui a su se hisser \u00e0 la hauteur du colonisateur, l\u2019homme d\u2019\u00c9tat visionnaire qui a jet\u00e9 les bases des Comores modernes. Pour les autres, plus discrets, il incarne le conservatisme d\u2018une \u00e9lite notabiliaire qui a frein\u00e9 l\u2019ind\u00e9pendance et maintenu l\u2019archipel dans la d\u00e9pendance. Mahmoud Ibrahime, en historien, ne prend pas parti dans ce d\u00e9bat. Mais il en \u00e9claire les ressorts, en montrant comment la m\u00e9moire se construit, s\u2019instrumentalise, se dispute.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ce que ce livre apporte&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Sa\u00efd Mohamed Cheikh (1904-1970). Parcours d\u2019un conservateur&nbsp;\u00bb est donc bien plus qu\u2019une biographie. C\u2019est une plong\u00e9e dans les structures profondes de la soci\u00e9t\u00e9 comorienne, dans les m\u00e9canismes de la domination coloniale, dans les transformations d\u2019une \u00e9lite politique en formation. C\u2019est une \u00e9tude de la notabilit\u00e9, de ses modes de reproduction, de ses strat\u00e9gies d\u2019adaptation. C\u2019est une r\u00e9flexion sur le pouvoir, sur ses s\u00e9ductions et ses servitudes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En suivant le parcours de Cheikh, on d\u00e9couvre comment on devient notable dans la soci\u00e9t\u00e9 comorienne du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : par la naissance, certes, mais aussi par l\u2019\u00e9ducation, par le mariage, par le service de l\u2019administration. On d\u00e9couvre comment le syst\u00e8me colonial, tout en maintenant les colonis\u00e9s dans une position de subordonn\u00e9s, a cr\u00e9\u00e9 les conditions de l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite politique moderne. On d\u00e9couvre enfin comment cette \u00e9lite, une fois au pouvoir, a g\u00e9r\u00e9 l\u2019h\u00e9ritage ambigu de la colonisation, entre fid\u00e9lit\u00e9 et \u00e9mancipation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019ouvrage, issu d\u2019une th\u00e8se universitaire, reste accessible \u00e0 un public non sp\u00e9cialiste. Mahmoud Ibrahime a su \u00e9viter l\u2019\u00e9cueil du jargon universitaire pour offrir un r\u00e9cit clair, vivant, souvent passionnant. Les notes, nombreuses, ne nuisent pas \u00e0 la lecture ; elles t\u00e9moignent de la rigueur du travail sans en alourdir le propos.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est donc guid\u00e9 par les travaux de Mahmoud Ibrahime que nous suivons pas \u00e0 pas l\u2019itin\u00e9raire de cet homme d\u2019exception, de sa naissance \u00e0 Mitsamihuli en 1904 \u00e0 sa mort \u00e0 Moroni en 1970, en passant par ses \u00e9tudes \u00e0 Madagascar, ses ann\u00e9es de m\u00e9decin aux Comores, son long mandat de d\u00e9put\u00e9 \u00e0 Paris, et sa pr\u00e9sidence du gouvernement sous le r\u00e9gime de l&#8217;autonomie interne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Un enfant pr\u00e9destin\u00e9&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout commence par une histoire qui a des allures de l\u00e9gende, mais que la tradition orale a transmise avec une constance remarquable. \u00c0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le grand saint de l\u2019archipel, le shaykh Sa\u00efd Mohamed bin Shaykh Ahmed, plus connu sous le nom d\u2019Al-Maaruf, est contraint de fuir les pers\u00e9cutions du sultan Sa\u00efd Ali. Sur le chemin de l\u2019exil vers Zanzibar, il trouve refuge chez un notable de Mitsamihuli, So\u00eflihi Boina Haziri. Avant de reprendre la mer, le saint homme fait une pri\u00e8re et annonce que dans cette maison na\u00eetra un enfant qui portera son nom et qui aura une haute destin\u00e9e : il dirigera un jour le pays.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsqu&#8217;en 1904, Yesha Boina Haziri, la s\u0153ur de So\u00eflihi, donne naissance \u00e0 un fils qu&#8217;elle pr\u00e9nomme Sa\u00efd Mohamed, la pr\u00e9diction semble trouver son accomplissement. Mahmoud Ibrahime ne prend pas cette histoire au pied de la lettre, mais il en souligne l&#8217;importance : \u00ab&nbsp;C\u2019est une explication a posteriori de la r\u00e9ussite de Cheikh. S\u2019il a dirig\u00e9 les Comores, c\u2019est d\u2019abord gr\u00e2ce karama (miracles) de Sa\u00efd Mohamed bin Shaykh, et donc de la volont\u00e9 de Dieu.&nbsp;\u00bb Cette croyance, largement r\u00e9pandue dans la population, a contribu\u00e9 \u00e0 forger l\u2019aura du personnage et \u00e0 l\u00e9gitimer son ascension.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Un h\u00e9ritage familial exceptionnel&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-del\u00e0 du mythe, Mahmoud Ibrahime reconstitue avec pr\u00e9cision les origines familiales de Cheikh. Et ce qu&#8217;il d\u00e9couvre est \u00e9difiant : jamais sans doute un homme politique comorien n&#8217;a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&#8217;un capital g\u00e9n\u00e9alogique aussi riche.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du c\u00f4t\u00e9 de sa m\u00e8re, Yesha Boina Haziri, il appartient \u00e0 une famille influente de Mitsamihuli, une des \u00ab&nbsp;villes de pouvoir&nbsp;\u00bb de l&#8217;\u00eele de Ngazidja. L\u2019enqu\u00eate de l\u2019historien le m\u00e8ne jusqu\u2019au village de Mtsangadjou, dans la r\u00e9gion du Dimani, d\u2019o\u00f9 est originaire la famille maternelle. Il y d\u00e9couvre l\u2019existence du clan Mbants\u00e9, venu de la c\u00f4te est africaine, de l\u2019\u00eele de Pate au large du Kenya. Cette origine \u00e9trang\u00e8re, loin d\u2019\u00eatre un handicap dans la soci\u00e9t\u00e9 comorienne, conf\u00e8re un prestige particulier : \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9tranger est une source de richesse dans la mesure o\u00f9 il apporte du nouveau&nbsp;\u00bb, note l&#8217;historien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du c\u00f4t\u00e9 de son p\u00e8re, Cheikh Abdallah Mansoib, la lign\u00e9e est encore plus prestigieuse. Par son grand-p\u00e8re, il est le cousin du grand saint Al-Maaruf. Par sa grand-m\u00e8re, il descend directement du sultan Ahmed dit Mwinyi Mkuu. Cheikh porte donc en lui la double l\u00e9gitimit\u00e9 du pouvoir religieux et du pouvoir politique, renforc\u00e9e par l\u2019appartenance familiale \u00e0 la confr\u00e9rie shadhiliyya.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019occultation de la branche maternelle&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un des apports les plus marquants de l\u2019enqu\u00eate de Mahmoud Ibrahime est de montrer comment, dans une soci\u00e9t\u00e9 matrilin\u00e9aire o\u00f9 l\u2019enfant appartient d\u2019abord au clan de sa m\u00e8re, la m\u00e9moire familiale de Cheikh a pourtant privil\u00e9gi\u00e9 la branche paternelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019historien recueille des t\u00e9moignages \u00e9loquents, comme celui de l\u2019ancien journaliste Sa\u00efd Ankile, qui minimise l\u2019origine maternelle (\u00ab&nbsp;Sa m\u00e8re est venue d\u2019un petit village, famille simple&nbsp;\u00bb) pour mieux magnifier le p\u00e8re (\u00ab&nbsp;Mais son p\u00e8re, c\u2019est quand m\u00eame un sharif&nbsp;\u00bb).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette occultation r\u00e9v\u00e8le, selon l\u2019historien, \u00ab&nbsp;l\u2019importance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019origine familiale pour acc\u00e9der \u00e0 la notabilit\u00e9&nbsp;\u00bb. Elle montre aussi que la construction de la figure du leader a n\u00e9cessit\u00e9 un travail de s\u00e9lection m\u00e9morielle, privil\u00e9giant les ascendances les plus prestigieuses, celles qui relient Cheikh au monde arabo-musulman et \u00e0 la lign\u00e9e des sultans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La formation d\u2019un intellectuel colonial&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cheikh fait partie des premiers Comoriens \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019\u00e9cole occidentale. Apr\u00e8s des \u00e9tudes coraniques \u00e0 Mitsamihuli, il entre \u00e0 l\u2019\u00e9cole publique de la ville, puis rejoint Moroni avant d\u2019\u00eatre s\u00e9lectionn\u00e9, parmi les meilleurs \u00e9l\u00e8ves de sa g\u00e9n\u00e9ration, pour poursuivre sa formation \u00e0 Madagascar.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9cole de m\u00e9decine de Tananarive qu\u2019il passe les ann\u00e9es d\u00e9cisives de sa jeunesse, de 1921 \u00e0 1926. Il y c\u00f4toie une \u00e9lite malgache en pleine \u00e9bullition intellectuelle, qui commence \u00e0 revendiquer plus de droits et de libert\u00e9. Mahmoud Ibrahime souligne l\u2019importance de cette p\u00e9riode : \u00ab&nbsp;Ce qu\u2019il a pu observer \u00e0 Madagascar lui a fait prendre conscience des int\u00e9r\u00eats des colonis\u00e9s, et lui a forg\u00e9 un certain patriotisme.&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais la formation donn\u00e9e aux colonis\u00e9s a ses limites. Cheikh n\u2019obtient pas un doctorat en m\u00e9decine, mais un dipl\u00f4me de m\u00e9decin auxiliaire, suffisant pour soigner ses compatriotes, mais pas pour entrer en concurrence avec les m\u00e9decins m\u00e9tropolitains. L\u2019administration coloniale, note l\u2019historien, \u00ab&nbsp;ne souhaite pas que les jeunes issus des pays colonis\u00e9s aillent plus loin, pour \u00e9viter les conflits&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les ann\u00e9es d\u2019apprentissage (1926-1933)&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De retour aux Comores en 1926, Cheikh entame une carri\u00e8re de m\u00e9decin qui le m\u00e8ne dans diff\u00e9rentes r\u00e9gions de l\u2019archipel : Mitsamihuli, Moroni, Foumbouni dans le Badjini. Partout, il se fait conna\u00eetre, soigne, \u00e9coute, cr\u00e9e des liens. Mahmoud Ibrahime insiste sur cet aspect : \u00ab&nbsp;Sa fonction de m\u00e9decin fait de lui presque l\u2019\u00e9gal du colonisateur et force le respect d\u2019une population soumise \u00e0 la pression de celui-ci.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais tr\u00e8s vite, le m\u00e9decin ne se contente pas de soigner. Dans le Badjini, r\u00e9gion difficile \u00e0 administrer o\u00f9 le prince Sa\u00efd Houssein conserve une influence consid\u00e9rable, Cheikh commence \u00e0 s\u2019int\u00e9resser aux affaires politiques. Il conseille le chef de canton, intervient dans la gestion locale, et finit par inqui\u00e9ter l\u2019administration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La mise au pas (1933-1936)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&#8217;\u00e9pisode le plus dramatique de cette p\u00e9riode est la suspension de Cheikh en 1933. Accus\u00e9 de se m\u00ealer de politique, mais aussi de d\u00e9tournements de m\u00e9dicaments et de mat\u00e9riel, il est exil\u00e9 \u00e0 Moh\u00e9li, puis suspendu pendant deux ans et demi. Mahmoud Ibrahime analyse cet \u00e9v\u00e9nement avec une grande finesse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il montre que les accusations sont probablement instrumentalis\u00e9es par une administration qui veut se d\u00e9barrasser d\u2019un g\u00eaneur. Les rapports de l\u2019\u00e9poque sont \u00e9loquents : l\u2019administrateur de la Grande-Comore reproche \u00e0 Cheikh son \u00ab&nbsp;orgueil&nbsp;\u00bb, sa \u00ab&nbsp;fiert\u00e9&nbsp;\u00bb, le fait qu\u2019il \u00ab&nbsp;s\u2019occupait plus des affaires administratives et juridiques que de ses fonctions de m\u00e9decin&nbsp;\u00bb. Mais, le m\u00eame administrateur admet que \u00ab&nbsp;l\u2019h\u00f4pital qui lui est confi\u00e9 est tr\u00e8s bien tenu&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sanction est s\u00e9v\u00e8re : deux ans et demi de mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Pourtant, aucune poursuite judiciaire n\u2019est engag\u00e9e. L\u2019administration pr\u00e9f\u00e8re une sanction administrative discr\u00e8te, qui permet de neutraliser Cheikh sans faire de vagues. Pour l\u2019historien, cette exp\u00e9rience est fondatrice : elle \u00ab&nbsp;a rendu l\u2019homme frileux face \u00e0 l\u2019administration coloniale&nbsp;\u00bb. Cheikh a compris de quoi celle-ci \u00e9tait capable. \u00c0 son retour en gr\u00e2ce en 1936, il devient plus prudent, plus soumis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Madagascar, terre d\u2019exil et de rencontres (1936-1945)&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les ann\u00e9es qui suivent sont celles de la maturation. Exil\u00e9 \u00e0 Majunga, \u00e0 Madagascar, Cheikh poursuit sa carri\u00e8re de m\u00e9decin, sp\u00e9cialis\u00e9 dans le traitement de la l\u00e8pre. Il y gagne en exp\u00e9rience, mais surtout, il y tisse des liens pr\u00e9cieux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est \u00e0 Majunga que Cheikh rencontre ceux qui deviendront ses plus fid\u00e8les soutiens :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ahmed Abdallah, le futur pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, alors \u00e2g\u00e9 de 21 ans, et Mohamed Djohar, futur chef de l\u2019\u00c9tat lui aussi. Ces relations, nou\u00e9es dans le creuset de la communaut\u00e9 comorienne de Madagascar, seront d\u00e9terminantes pour la suite.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1940, Cheikh accompagne l\u2019inspecteur Thomas dans une mission \u00e0 Anjouan, o\u00f9 des troubles ont \u00e9clat\u00e9 \u00e0 cause des injustices du recrutement pour l\u2019effort de guerre. L\u2019historien montre comment cette mission permet \u00e0 Cheikh de se poser en m\u00e9diateur entre l\u2019administration et la population, et de se faire conna\u00eetre dans une \u00eele o\u00f9 il n\u2019avait jusque-l\u00e0 aucune attache.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En avril 1941, Cheikh obtient un cong\u00e9 de trois mois pour rentrer \u00e0 Mitsamihuli et y c\u00e9l\u00e9brer son grand-mariage. Mahmoud Ibrahime ne donne pas de d\u00e9tails sur cet \u00e9v\u00e9nement, mais il en souligne l&#8217;importance. Dans la soci\u00e9t\u00e9 comorienne, le grand-mariage est le rite qui consacre l\u2019entr\u00e9e dans la notabilit\u00e9. En l\u2019accomplissant, Cheikh ancre d\u00e9finitivement sa position sociale et s\u2019assure une l\u00e9gitimit\u00e9 traditionnelle qui viendra compl\u00e9ter sa l\u00e9gitimit\u00e9 administrative.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fin de la guerre voit Cheikh incorpor\u00e9 dans le corps des Infirmiers Coloniaux. Il sert \u00e0 Madagascar, avec sans doute quelques visites aux Comores. C\u2019est \u00e0 cette occasion qu\u2019il entre en contact avec les fils de l\u2019aristocratie pro-fran\u00e7aise, notamment Sa\u00efd Ahmed Zaki et Sa\u00efd Ibrahim, qui lui tiennent un discours dont il s\u2019inspirera plus tard : \u00ab&nbsp;N\u2019est-ce pas librement que nos anciens sultans ont plac\u00e9 les Comores au sein de la Grande Famille Fran\u00e7aise ?&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsqu&#8217;en 1945, la France d\u00e9cide d&#8217;offrir une repr\u00e9sentation parlementaire \u00e0 ses colonies, Cheikh est pr\u00eat. Il a le prestige de la naissance, l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019administration, la connaissance du terrain, et un r\u00e9seau de relations patiemment tiss\u00e9 au fil des ann\u00e9es. Il ne lui manque que l\u2019onction du suffrage universel.&nbsp; (\u00c0 suivre)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9decin form\u00e9 \u00e0 Madagascar, premier d\u00e9put\u00e9 des Comores \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise (1945-1961), puis pr\u00e9sident du Conseil de gouvernement de l\u2019archipel (1962-1970), Sa\u00efd Mohamed Cheikh a domin\u00e9 la vie politique comorienne pendant un quart de si\u00e8cle. Son effigie orne aujourd\u2019hui nos billets de banque, et son nom continue de susciter le respect, parfois la controverse. 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