{"id":12730,"date":"2026-01-26T11:26:43","date_gmt":"2026-01-26T08:26:43","guid":{"rendered":"https:\/\/masiwa-comores.com\/?p=12730"},"modified":"2026-01-26T11:26:45","modified_gmt":"2026-01-26T08:26:45","slug":"langue-maternelle-le-pilier-oublie-de-la-decolonisation-aux-comores","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/masiwa-comores.com\/culture\/langue-maternelle-le-pilier-oublie-de-la-decolonisation-aux-comores\/","title":{"rendered":"Langue maternelle : le pilier oubli\u00e9 de la d\u00e9colonisation aux Comores"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>En 1986, l&#8217;\u00e9crivain k\u00e9nyan Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o publiait \u00ab\u00a0Decolonising the Mind\u00a0\u00bb, un manifeste intellectuel qui allait marquer un tournant dans la pens\u00e9e postcoloniale. Son geste \u00e9tait aussi simple que radical : apr\u00e8s une carri\u00e8re litt\u00e9raire en anglais, il d\u00e9cida d&#8217;abandonner cette langue d&#8217;\u00e9criture pour se consacrer exclusivement \u00e0 sa langue maternelle, le gikuyu, et au kiswahili.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Par Younoussa Hassani<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Pour Ng\u0169g\u0129, la langue n&#8217;est pas seulement un outil de communication. Elle est la m\u00e9moire collective, la matrice de la pens\u00e9e, le v\u00e9hicule de l&#8217;imaginaire. Coloniser une langue, c&#8217;est coloniser l&#8217;esprit m\u00eame d&#8217;un peuple. Son abandon au profit des langues europ\u00e9ennes repr\u00e9sente une ali\u00e9nation culturelle profonde, une fracture entre l&#8217;individu et son patrimoine symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour comprendre l\u2019impact de cet ouvrage, il faut revenir sur le parcours de son auteur. Ng\u0169g\u0129, alors connu sous le nom de James Ngugi, a \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9 dans le syst\u00e8me colonial britannique. Il a \u00e9crit ses premi\u00e8res \u0153uvres majeures en anglais, et a \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme une figure phare de la litt\u00e9rature africaine anglophone.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais une prise de conscience progressive, nourrie par les luttes de lib\u00e9ration et sa propre d\u00e9tention politique en 1977, l\u2019a conduit \u00e0 un constat : la langue est le v\u00e9hicule le plus profond de la culture et du pouvoir. La domination coloniale ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9e aux drapeaux et aux administrations ; elle s\u2019est nich\u00e9e dans l\u2019esprit des colonis\u00e9s par l\u2019imposition de la langue de l\u2019oppresseur.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa d\u00e9cision, en 1977, d\u2019abandonner l\u2019anglais pour \u00e9crire ses \u0153uvres de fiction en kikuyu, sa langue maternelle, fut un acte politique et esth\u00e9tique fondateur. \u00ab&nbsp;Decolonising the Mind&nbsp;\u00bb est la th\u00e9orisation de ce geste.<\/p>\n\n\n\n<p>Faire de la langue maternelle le socle de l\u2019\u00e9ducation et de la pens\u00e9e critique.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux Comores, l\u2019\u00e9cole continue trop souvent \u00e0 privil\u00e9gier les langues \u00e9trang\u00e8res au d\u00e9triment du shikomori, fragilisant l\u2019ancrage culturel et la cr\u00e9ativit\u00e9 des jeunes.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ali\u00e9nation, poursuit le penseur k\u00e9nyan, est \u00e0 son comble lorsque l\u2019individu int\u00e9riorise ce m\u00e9pris pour sa propre langue. On assiste alors \u00e0 un \u00ab suicide mental \u00bb, o\u00f9 le colonis\u00e9 finit par croire \u00e0 l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 de son patrimoine culturel. Aux Comores, ce ph\u00e9nom\u00e8ne se manifeste par cette diglossie douloureuse o\u00f9 le fran\u00e7ais domine l\u2019\u00e9cole, l\u2019administration, les m\u00e9dias \u00ab s\u00e9rieux \u00bb, tandis que le shikomori est cantonn\u00e9 \u00e0 l\u2019oralit\u00e9 spontan\u00e9e, souvent d\u00e9nu\u00e9e de l\u00e9gitimit\u00e9 intellectuelle aux yeux m\u00eames de ses locuteurs. Le drame est que cette hi\u00e9rarchie n\u2019est plus impos\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur ; elle est d\u00e9sormais entretenue de l\u2019int\u00e9rieur par des Comoriens convaincus que l\u2019avenir de leurs enfants se joue dans la ma\u00eetrise parfaite d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re, au d\u00e9triment de la leur.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Mots pour Dire la Terre et la M\u00e9moire<br>Qu\u2019est-ce qui se perd concr\u00e8tement ? Tout un pan de l\u2019imaginaire. Les proverbes (mishapi) qui contenaient la sagesse pratique et philosophique. Les nuances po\u00e9tiques de la po\u00e9sie traditionnelle (shigoma). Les r\u00e9cits fondateurs li\u00e9s aux esprits (djinns) des lieux, \u00e0 l\u2019histoire des sultanats. Sans la langue pour les porter, ces savoirs deviennent des reliques, vid\u00e9s de leur substance vive. Le paysage mental se r\u00e9tr\u00e9cit, s\u2019aplatit. On peut encore, en fran\u00e7ais, parler des Comores, mais on ne peut plus penser comme un Comorien dans toute la profondeur historique et affective que cette expression implique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette perte est aussi une d\u00e9possession politique. Ng\u0169g\u0129 insiste sur le lien entre langue et lib\u00e9ration. Une pens\u00e9e v\u00e9ritablement \u00e9mancipatrice, qui cherche \u00e0 r\u00e9soudre les probl\u00e8mes d\u2019une communaut\u00e9, doit pouvoir s\u2019\u00e9laborer dans le mat\u00e9riau linguistique de cette communaut\u00e9. Comment imaginer un projet de soci\u00e9t\u00e9 comorien original, ancr\u00e9 dans les r\u00e9alit\u00e9s locales et les aspirations populaires, si l\u2019outil principal de conceptualisation et de d\u00e9bat reste une langue import\u00e9e, porteuse d\u2019un autre syst\u00e8me de valeurs et de r\u00e9f\u00e9rences ? L\u2019abandon linguistique m\u00e8ne \u00e0 une impuissance \u00e0 se d\u00e9finir par soi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9colonisation n\u2019est pas un simple geste politique ou symbolique. Elle se joue au quotidien, dans la mani\u00e8re dont un peuple pense, apprend et transmet le savoir. Et au c\u0153ur de cette d\u00e9colonisation se trouve un instrument fondamental : la langue maternelle. Comme le rappelle Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o dans <em>Decolonising the Mind<\/em> (1986), \u201cla langue est le lieu du pouvoir intellectuel : dominer une langue, c\u2019est dominer l\u2019esprit\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux Comores, cette v\u00e9rit\u00e9 reste trop souvent ignor\u00e9e. Depuis l\u2019\u00e9poque coloniale, l\u2019\u00e9cole et l\u2019administration ont plac\u00e9 les langues \u00e9trang\u00e8res au centre de l\u2019apprentissage, rel\u00e9guant le shikomori et les dialectes locaux au rang de langue domestique ou informelle. Cette situation fragilise la jeunesse : elle apprend le savoir loin de sa culture, pense selon des cadres \u00e9trangers et voit sa cr\u00e9ativit\u00e9 limit\u00e9e par l\u2019\u00e9cart entre l\u2019\u00e9ducation re\u00e7ue et la r\u00e9alit\u00e9 du pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Partout dans le monde, les nations qui prosp\u00e8rent intellectuellement et technologiquement enseignent dans leur propre langue. Elles apprennent les langues \u00e9trang\u00e8res, mais elles pensent d\u2019abord dans leur langue maternelle, qui structure la pens\u00e9e et ouvre la capacit\u00e9 d\u2019innover. Les Comores, \u00e0 l\u2019inverse, continuent de reproduire une hi\u00e9rarchie linguistique h\u00e9rit\u00e9e de la colonisation. Cette d\u00e9pendance n\u2019est pas neutre : elle cr\u00e9e une colonisation mentale, invisible, mais durable.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9habiliter la langue maternelle dans l\u2019\u00e9cole comorienne n\u2019est pas un retour en arri\u00e8re. C\u2019est un acte de souverainet\u00e9 intellectuelle et culturelle. Enseigner en shikomori d\u00e8s l\u2019\u00e9cole primaire, r\u00e9diger progressivement des manuels universitaires en int\u00e9grant notre langue, produire des documents administratifs et scientifiques accessibles dans notre langue, c\u2019est permettre \u00e0 chaque Comorien de penser clairement, de comprendre sa soci\u00e9t\u00e9 et d\u2019agir pour son pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus un \u00e9tudiant ma\u00eetrise sa langue, plus il d\u00e9veloppe une vision critique et constructive pour son environnement. Les langues \u00e9trang\u00e8res sont des outils d\u2019ouverture, mais la langue maternelle est le socle de la pens\u00e9e autonome et du d\u00e9veloppement national. Tant que cette centralit\u00e9 ne sera pas reconnue, notre jeunesse continuera \u00e0 apprendre et \u00e0 penser selon des cadres \u00e9trangers, fragilisant la souverainet\u00e9 intellectuelle et culturelle du pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est temps pour les Comores de poser un choix clair : continuer \u00e0 reproduire les logiques coloniales ou donner \u00e0 chaque citoyen le droit de penser et de cr\u00e9er dans sa langue. La d\u00e9colonisation intellectuelle commence par ce geste simple, mais radical : remettre le shikomori au centre de l\u2019\u00e9ducation et du savoir. Comme le souligne Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o, lib\u00e9rer un peuple passe avant tout par la lib\u00e9ration de sa langue et de sa pens\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1986, l&#8217;\u00e9crivain k\u00e9nyan Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o publiait \u00ab\u00a0Decolonising the Mind\u00a0\u00bb, un manifeste intellectuel qui allait marquer un tournant dans la pens\u00e9e postcoloniale. 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