{"id":12127,"date":"2025-07-21T21:54:42","date_gmt":"2025-07-21T18:54:42","guid":{"rendered":"https:\/\/masiwa-comores.com\/?p=12127"},"modified":"2025-07-21T21:54:44","modified_gmt":"2025-07-21T18:54:44","slug":"lamour-nest-pas-une-dette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/masiwa-comores.com\/societe\/lamour-nest-pas-une-dette\/","title":{"rendered":"L\u2019amour n\u2019est pas une dette"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Ngamulelo Wudje wunilele haou wudje wukaye mtrwana&nbsp;<\/em><\/strong><strong>?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019amour n\u2019est pas une dette. Opinion impopulaire ? Peut-\u00eatre. Mais n\u00e9cessaire. Les enfants ne doivent rien \u00e0 leurs parents<\/strong><strong>, ni \u00e0 celles et ceux, parents ou non, qui les ont \u00e9lev\u00e9s, aim\u00e9s, soutenus.<\/strong><strong>. Ni ob\u00e9issance, ni gratitude, ni reconnaissance automatique. Rien, pas m\u00eame le strict minimum. Logement, nourriture, frais de scolarit\u00e9 ? Cela s&#8217;appelle une responsabilit\u00e9 parentale. Pas une faveur. Pas un service. Encore moins une transaction. Cette tribune n\u2019est pas un r\u00e8glement de comptes. C\u2019est une invitation. Une invitation \u00e0 penser autrement nos liens familiaux, \u00e0 aimer sans compter. \u00c0 \u00e9lever sans dominer. \u00c0 transmettre sans \u00e9craser. L\u2019amour n\u2019est pas une dette. Et personne, surtout pas un enfant, ne devrait passer sa vie \u00e0 la rembourser.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Par Abdoul-Malik AHMAD. Docteur en sociologie<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Faire un enfant est un choix, du moins dans la plupart des cas. Et ce choix engage. Il implique des devoirs, pas des droits \u00e0 un retour sur investissement \u00e9motionnel. Pourtant, dans bien des familles, on continue d\u2019agir comme si l\u2019amour parental devait \u00eatre rentabilis\u00e9, comme si le simple fait d\u2019\u00e9lever un enfant devait donner lieu \u00e0 une dette perp\u00e9tuelle. <em>Ngamulelo wudje wunilele,<\/em> est un dicton connu des Comoriens. Il porte une id\u00e9e noble, celle de la solidarit\u00e9 interg\u00e9n\u00e9rationnelle. C\u2019est la m\u00eame chose avec les injonctions religieuses imposant le soin aux ain\u00e9s. Mais rapidement de nombreuses familles s\u2019en servent pour culpabiliser et dominer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les discours parentaux, cette domination prend souvent la forme de rappels culpabilisants : \u00ab Je t\u2019ai nourri \u00bb, \u00ab Je t\u2019ai log\u00e9 \u00bb, \u00ab J\u2019ai pay\u00e9 tes \u00e9tudes \u00bb, \u00ab&nbsp;je t\u2019ai fait venir en France&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;gr\u00e2ce \u00e0 moi, tu es n\u00e9 ou venu en France&nbsp;\u00bb. Des phrases qui, derri\u00e8re leur apparente neutralit\u00e9, traduisent une attente : celle de la reconnaissance, de l\u2019ob\u00e9issance, voire de la soumission des enfants. Comme si le fait d\u2019avoir assum\u00e9 ses devoirs de parent donnait droit \u00e0 un contr\u00f4le moral sur la vie de l\u2019enfant, y compris une fois adulte. Ce contr\u00f4le fait souffrir psychiquement de nombreux enfants afro-descendants et africains devenus adultes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Quand l\u2019amour devient un outil de contr\u00f4le<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce glissement du registre du soin parental \u00e0 celui du contr\u00f4le affectif est subtil, mais profond : on passe de l\u2019amour inconditionnel \u00e0 l\u2019amour conditionn\u00e9. Conditionn\u00e9 \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance. \u00c0 la loyaut\u00e9. Au silence. \u00c0 l\u2019argent. L\u2019enfant, devenu adulte, est somm\u00e9 de se souvenir, de ne pas oublier les sacrifices, d\u2019\u00eatre reconnaissant. Mais cette gratitude attendue prend souvent la forme d\u2019une soumission affective. Il ne s\u2019agit pas seulement de dire merci : il s\u2019agit de se conformer, de rester \u00e0 sa place. Il s\u2019agit, dans le contexte comorien, de financer tous les anda d\u00e8s lors que les parents le demandent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela devient un chantage \u00e9motionnel. Un amour qui ne lib\u00e8re pas, mais enferme. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas marginal. Il est au contraire tr\u00e8s courant dans les familles diasporiques, africaines, afro-descendantes, comoriennes y compris. Dans ces familles, la parentalit\u00e9 est souvent marqu\u00e9e par l\u2019\u00e9preuve : exil, pr\u00e9carit\u00e9, pauvret\u00e9, isolement. Les sacrifices sont r\u00e9els. Immenses, m\u00eame. Traverser les oc\u00e9ans, recommencer sa vie \u00e0 z\u00e9ro, survivre dans un pays qui ne vous attendait pas. Ces histoires existent, et elles m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre racont\u00e9es. Mais elles ne doivent pas \u00eatre instrumentalis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La logique de la dette sans limites dans nos familles<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que beaucoup de familles transmettent, ce n\u2019est pas uniquement de la m\u00e9moire ou des valeurs : c\u2019est une dette. Une dette morale. Une dette qui n\u2019a pas de fin. Une dette qui devient une assignation identitaire qui permet de tirer un profit \u00e9conomique. Le message est clair : \u00ab Si tu r\u00e9ussis, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 nous. Commence \u00e0 rendre \u00bb. Dans la litt\u00e9rature sociologique, cette logique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crite dans de nombreux travaux&nbsp;: c\u2019est la dette infinie. L\u2019enfant devient le porteur d\u2019un projet familial et parental non-dit. Il ou elle incarne la revanche sociale esp\u00e9r\u00e9e, le \u00ab r\u00eave \u00bb de promotion sociale, que ce soit par la migration ou dans les traditions, la promesse d\u2019une \u00e9l\u00e9vation collective.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or, cette position assign\u00e9e emp\u00eache souvent l\u2019\u00e9mancipation individuelle. Ce n\u2019est plus un enfant qui grandit : c\u2019est un agent de r\u00e9paration, une extension du projet parental, voire un instrument de r\u00e9demption. Aucun enfant ne devrait \u00eatre autant instrumentalis\u00e9. On le soumet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Du sacrifice \u00e0 l\u2019injonction sacrificielle<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La rh\u00e9torique du sacrifice parental fonctionne ainsi comme un double lien : elle interdit de critiquer, et elle oblige \u00e0 r\u00e9ussir. En s\u2019appuyant sur la souffrance pass\u00e9e, elle impose un devoir d\u2019adh\u00e9sion totale. C\u2019est un chantage au sacrifice. L\u2019abn\u00e9gation r\u00e9elle ou proclam\u00e9e des parents permet d\u2019exiger un retour affectif ou mat\u00e9riel. La psychologue Susan Forward a analys\u00e9 ce type de dynamique dans son ouvrage majeur <em>Emotional Blackmail<\/em> (1997), o\u00f9 elle montre comment des personnes proches comme des parents ou des figures d\u2019autorit\u00e9 utilisent leur connaissance intime de nos vuln\u00e9rabilit\u00e9s pour obtenir notre conformit\u00e9. En invoquant la peur, l\u2019obligation ou la culpabilit\u00e9 (FOG : Fear, Obligation, Guilt), ils instaurent une dette \u00e9motionnelle permanente. Dans le contexte familial, cela signifie que le sacrifice parental n\u2019est plus simplement une exp\u00e9rience \u00e0 transmettre ou \u00e0 honorer : il devient une arme morale, un outil de contr\u00f4le affectif difficile \u00e0 questionner sans \u00eatre accus\u00e9 d\u2019ingratitude ou de trahison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans certaines familles, cela se traduit concr\u00e8tement par une obligation de rester proche, de ne pas partir, de ne pas s\u2019\u00e9loigner m\u00eame symboliquement. Choisir une autre voie professionnelle, s\u2019installer ailleurs, penser autrement, se marier en dehors du village ou du pays, couper le cordon : tout cela peut \u00eatre per\u00e7u comme une trahison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais soyons clairs : ce n\u2019est pas l\u00e0 une preuve d\u2019amour. C\u2019est un rapport de domination. Elle est d\u2019autant plus nocive qu\u2019elle s\u2019appuie sur des affects positifs, comme la famille, la m\u00e9moire, le lien de sang, l\u2019entraide, pour imposer une forme d\u2019emprise. L\u00e0 o\u00f9 les enfants sont cens\u00e9s recevoir du soin, ils deviennent ceux qui doivent prot\u00e9ger, soulager ou r\u00e9parer leurs parents. Cette inversion est au c\u0153ur du concept de <em>parentification<\/em>, bien document\u00e9 en psychologie familiale, qui d\u00e9signe les situations o\u00f9 les enfants endossent des responsabilit\u00e9s affectives ou mat\u00e9rielles qui ne sont pas de leur \u00e2ge (Jurkovic, 1997).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce contexte, l\u2019enfant n\u2019est plus un \u00eatre en devenir. Il devient un garant. D\u2019un honneur. D\u2019une lign\u00e9e. D\u2019un r\u00e9cit familial h\u00e9ro\u00efque qu\u2019il ne peut questionner, une fois adulte, sans \u00eatre incrimin\u00e9 pour ingratitude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais cette parentification ne dispara\u00eet pas avec l\u2019\u00e2ge. Elle s\u2019installe, s\u2019int\u00e9riorise, devient une seconde peau. Une fois adulte, l\u2019enfant continue bien souvent d\u2019occuper ce r\u00f4le de soutien moral ou de r\u00e9assurance identitaire pour ses parents. Il ou elle devient l\u2019oreille, le pilier, le vecteur des ambitions ou des blessures non cicatris\u00e9es d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente. Ce prolongement dans le temps, peu abord\u00e9 dans les discours publics, est pourtant fondamental. Car il fige l\u2019adulte dans un r\u00f4le d\u2019enfant ob\u00e9issant, emp\u00each\u00e9 d\u2019exister pour lui-m\u00eame. La parentification devient alors une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre, un cadre relationnel contraint o\u00f9 aimer signifie encore et toujours devoir, devoir \u00eatre l\u00e0, devoir r\u00e9pondre, devoir r\u00e9parer, devoir oublier ses r\u00eaves pour faire plaisir aux parents, devoir s\u2019oublier. Nombreuses sont les personnes dans cette situation et qui en souffrent dans le silence. Certains responsables politiques, notamment comoriens, ont parfaitement compris cette logique de la dette infinie. Ils s\u2019en servent pour asseoir leur pouvoir, en jouant sur ce sentiment d\u2019obligation fa\u00e7onn\u00e9 dans les liens familiaux. Ils se positionnent comme des figures parentales ou communautaires bienveillantes et n&#8217;h\u00e9sitent pas \u00e0 mobiliser cette redevabilit\u00e9 \u00e9motionnelle pour exiger loyaut\u00e9, silence ou soutien inconditionnel. Ce chantage affectif infantilisant prend sa source dans la famille, mais il d\u00e9borde largement pour devenir un levier redoutable du pouvoir politique. Il suffit d\u2019observer les soutiens des dictatures dans les pays africains comme aux Comores.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Pour un amour lib\u00e9r\u00e9 de la culpabilisation<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que je propose ici, ce n\u2019est pas de m\u00e9priser les sacrifices parentaux ni de refuser toute entraide. C\u2019est de refuser que ces sacrifices deviennent des armes \u00e9motionnelles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut pouvoir honorer sans s\u2019agenouiller. Aimer sans se soumettre. S\u2019entraider sans s\u2019encha\u00eener.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rompre avec cette logique, ce n\u2019est pas renier ses origines. C\u2019est s\u2019autoriser \u00e0 exister par soi-m\u00eame. C\u2019est reconna\u00eetre que l\u2019amour n\u2019a pas \u00e0 \u00eatre une prison, et que les parents, s\u2019ils veulent vraiment le bonheur de leurs enfants, doivent leur offrir autre chose qu\u2019une vie de redevabilit\u00e9.&nbsp; Ce que les enfants m\u00e9ritent, ce n\u2019est pas une facture d\u00e9guis\u00e9e en tendresse. C\u2019est un amour qui lib\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je le sais : ce discours va \u00e0 contre-courant de l\u2019id\u00e9ologie du devoir filial. Il heurte des sensibilit\u00e9s. Dans beaucoup de soci\u00e9t\u00e9s, l\u2019autorit\u00e9 parentale est tellement sacralis\u00e9e qu\u2019il est intouchable. Le respect filial est pr\u00e9sent\u00e9 comme le ciment des familles, le garant de la stabilit\u00e9 sociale. Mais cette sacralisation est parfois un pi\u00e8ge. Elle emp\u00eache de penser les rapports de domination \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019espace familial. Or, comme l\u2019a \u00e9crit Bell Hooks (2001), la famille n\u2019est pas en dehors des rapports de domination : elle peut en \u00eatre un des lieux les plus violents, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle est prot\u00e9g\u00e9e par l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019amour. Mais, elle dit aussi que le v\u00e9ritable amour est un acte politique de libert\u00e9&nbsp;qui ne se confond pas avec la domination.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est pas manquer de respect que de critiquer ce qui nous fait mal. Ce n\u2019est pas renier sa famille que de vouloir vivre autrement. C\u2019est ouvrir un espace pour des relations plus libres, plus \u00e9galitaires, plus justes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ngamulelo Wudje wunilele haou wudje wukaye mtrwana&nbsp;? L\u2019amour n\u2019est pas une dette. Opinion impopulaire ? Peut-\u00eatre. Mais n\u00e9cessaire. 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