{"id":12070,"date":"2025-07-07T19:01:53","date_gmt":"2025-07-07T16:01:53","guid":{"rendered":"https:\/\/masiwa-comores.com\/?p=12070"},"modified":"2025-07-07T19:01:54","modified_gmt":"2025-07-07T16:01:54","slug":"ce-qui-minquiete-ce-ne-sont-pas-les-cinquante-ans-passes-mais-les-cinquante-a-venir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/masiwa-comores.com\/opinion\/ce-qui-minquiete-ce-ne-sont-pas-les-cinquante-ans-passes-mais-les-cinquante-a-venir\/","title":{"rendered":"Ce qui m\u2019inqui\u00e8te, ce ne sont pas les cinquante ans pass\u00e9s\u2026 mais les cinquante \u00e0 venir"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Le 6 juillet 1975, les Comores ont proclam\u00e9 leur ind\u00e9pendance. Un acte fondateur, port\u00e9 par Ahmed Abdallah au nom de tout un peuple. Cinquante ans ont pass\u00e9. Et si l\u2019heure \u00e9tait \u00e0 la f\u00eate, me revient surtout une question : de quoi c\u00e9l\u00e9brons-nous exactement l\u2019anniversaire ?<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Par Iddy Soidroudine BOINA, Chercheur au CDPC, Universit\u00e9 Paris II Panth\u00e9on Assas, Doctorant en droit \u00e0 l\u2019UCAD<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cinquante ans. Ce serait, pour un homme, l\u2019\u00e2ge du bilan. L\u2019instant o\u00f9 l\u2019on mesure ce que l\u2019on a fait, ce que l\u2019on a omis, ce que l\u2019on a renonc\u00e9 \u00e0 devenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais les \u00c9tats, eux, n\u2019ont pas de biologie. Ils peuvent na\u00eetre vieux ou rester longtemps immatures. Leur grandeur ne d\u00e9pend ni du temps, ni du hasard, mais de la capacit\u00e9 de leur peuple \u00e0 les penser, \u00e0 les vouloir, \u00e0 les construire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, suis-je fier ? La question est mal pos\u00e9e. Je suis seulement comorien. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup. Et peut-\u00eatre, dans les circonstances, cela suffit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne m\u2019attarderai pas ici sur les bilans successifs des chefs d\u2019\u00c9tat. Non par indulgence, mais parce que le probl\u00e8me d\u00e9passe les personnes. Il tient \u00e0 ce que nous avons collectivement permis, accept\u00e9, laiss\u00e9 faire. Ali Soilih, dont on peut discuter les m\u00e9thodes, fut sans doute le seul \u00e0 chercher une direction. Les autres, plus souvent, ont gouvern\u00e9 comme on g\u00e8re une parenth\u00e8se. Il serait injuste de nier ce qui a \u00e9t\u00e9 entrepris. Certaines avanc\u00e9es, aussi fragiles soient-elles, ont exist\u00e9. Elles ne suffisent pas \u00e0 masquer le reste. Mais elles m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre dites.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019instabilit\u00e9 politique a bon dos. Elle explique bien des choses, mais elle ne justifie pas tout. Elle n\u2019excuse ni l\u2019effondrement des services publics, ni la ruine de l\u2019\u00e9cole, ni le m\u00e9pris pour la justice, ni l\u2019abandon de la sant\u00e9. Or c\u2019est l\u00e0, pr\u00e9cis\u00e9ment, que se loge ce qu\u2019on appelle un \u00c9tat. C\u2019est une question de structure. Ou plut\u00f4t d\u2019ossature. De ce qui tient debout quand tout chancelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui m\u2019inqui\u00e8te, ce ne sont pas les cinquante ann\u00e9es \u00e9coul\u00e9es. Elles ont pass\u00e9 comme passent les fleuves : par la pente naturelle. Ce sont les cinquante qui s\u2019annoncent, dans une g\u00e9ographie plus incertaine, avec un sol moins ferme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que reste-t-il du sentiment national, quand il ne se r\u00e9veille que par \u00e9clairs, au gr\u00e9 d\u2019un match de football ? Ce jour-l\u00e0 seulement, on est Comorien \u2014 drapeau au front, hymne aux l\u00e8vres. Mais d\u00e8s le coup de sifflet final, le citoyen s\u2019efface, et le villageois reprend ses droits.&nbsp; O\u00f9 ceux qui pillent l\u2019\u00c9tat s\u2019en vantent, et o\u00f9 voler les biens publics rel\u00e8ve de l\u2019astuce plus que de la faute ? Frauder l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 devient un signe de d\u00e9brouillardise, puisque \u00ab c\u2019est pour l\u2019\u00c9tat \u00bb &#8211; comme si l\u2019\u00c9tat \u00e9tait une puissance \u00e9trang\u00e8re, et non le prolongement de nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous sommes nombreux \u00e0 mourir pour l\u2019honneur de notre village. Peu \u00e0 vivre pour l\u2019honneur de notre pays. Est-ce une faute ? Peut-\u00eatre. Est-ce une fatalit\u00e9 ? Non.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le pouvoir est vu comme une chance d\u2019enrichissement, et l\u2019opposition comme le simple regret de ne pas en profiter. Nous avons \u00e9lev\u00e9 l\u2019illusion au rang de syst\u00e8me, et l\u2019impunit\u00e9 \u00e0 celui de culture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ces conditions, comment dire \u00e0 mon enfant, n\u00e9 \u00e0 Ngazidja, qu\u2019il n\u2019est ni plus ni moins qu\u2019un autre &#8211; ni sup\u00e9rieur \u00e0 celui d\u2019Anjouan ni inf\u00e9rieur \u00e0 celui de Moh\u00e9li ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment lui faire entendre que les clivages que nous entretenons entre les \u00eeles, les villages, les villes, sont autant de fissures dans les fondations d\u2019une nation qui peine encore \u00e0 se reconna\u00eetre elle-m\u00eame ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et comment, sans frisson, parler de Mayotte, quand des milliers de nos compatriotes risquent la mer non par refus de leur pays, mais parce qu\u2019ils y cherchent ce que le leur ne leur donne plus : une vie d\u00e9cente, parfois un simple soin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oui, juridiquement, Mayotte est une cause. Mais moralement, c\u2019est une douleur. Et quand la douleur est trop vive, on se tait, m\u00eame sur le juste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La v\u00e9rit\u00e9 est simple : la nation n\u2019est pas achev\u00e9e. L\u2019\u00c9tat est encore une promesse. La Constitution, pourtant si belle, si dense, est devenue un document. Elle est l\u00e0, mais sans poids. Son autorit\u00e9 d\u00e9pend du bon vouloir de ceux qui gouvernent. Sans institutions respect\u00e9es, sans contre-pouvoirs r\u00e9els, sans citoyens exigeants, il n\u2019y a pas de R\u00e9publique. Il n\u2019y a que le d\u00e9cor.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, \u00e0 ceux (y compris-moi si Allah le veut) qui, dans cinquante ans, l\u00e8veront \u00e0 leur tour le drapeau, je souhaite un pays plus lucide, plus uni, plus digne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et s\u2019ils sont encore malheureux, qu\u2019ils se souviennent que le malheur n\u2019est pas toujours impos\u00e9. Il est parfois choisi &#8211; ou laiss\u00e9 faire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 6 juillet 1975, les Comores ont proclam\u00e9 leur ind\u00e9pendance. Un acte fondateur, port\u00e9 par Ahmed Abdallah au nom de tout un peuple. Cinquante ans ont pass\u00e9. Et si l\u2019heure \u00e9tait \u00e0 la f\u00eate, me revient surtout une question : de quoi c\u00e9l\u00e9brons-nous exactement l\u2019anniversaire ? 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