{"id":11951,"date":"2025-06-02T22:15:28","date_gmt":"2025-06-02T19:15:28","guid":{"rendered":"https:\/\/masiwa-comores.com\/?p=11951"},"modified":"2025-06-02T22:15:30","modified_gmt":"2025-06-02T19:15:30","slug":"ambrevades-un-tresor-comorien-au-coeur-de-lile-danjouan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/masiwa-comores.com\/societe\/ambrevades-un-tresor-comorien-au-coeur-de-lile-danjouan\/","title":{"rendered":"Ambrevades, un tr\u00e9sor comorien au c\u0153ur de l\u2019\u00eele d\u2019Anjouan"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><em>C\u2019est la saison des ambrevades. Celles-ci ne sont pas qu\u2019un simple aliment. Elles sont aussi une m\u00e9moire. Une sociabilit\u00e9. Une f\u00eate. Une r\u00e9sistance aussi, face \u00e0 l\u2019uniformisation des go\u00fbts et \u00e0 la d\u00e9pendance aux produits import\u00e9s.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les ambrevades, tr\u00e9sor ancestral devenu le produit agricole le plus pris\u00e9 durant la saison du \u00ab&nbsp;kusi&nbsp;\u00bb \u00e0 Tsembehou, sont depuis longtemps rel\u00e9gu\u00e9es au rang de l\u00e9gumineuses ordinaires. Appel\u00e9es \u00ab&nbsp;ntsuzi&nbsp;\u00bb en langue locale, elles font leur grand retour dans les foyers et les champs de Tsembehou, sur l\u2019\u00eele d\u2019Anjouan. Plus qu\u2019un aliment, elles sont une m\u00e9moire vivante, un lien social fort et une richesse agricole encore trop peu reconnue. Enqu\u00eate au c\u0153ur d\u2019un produit de saison qui nourrit autant le corps que l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Par Naenmati Ibrahim<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un aliment charg\u00e9 d\u2019histoire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Connues ailleurs sous le nom de pois d\u2019Angole (Cajanus cajan), les ambrevades occupent une place singuli\u00e8re dans l\u2019histoire alimentaire des Comores. Avant l\u2019introduction massive du riz comme aliment de base, cette l\u00e9gumineuse robuste nourrissait les familles comoriennes, saison apr\u00e8s saison. C\u2019est donc un aliment profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans les traditions agricoles et culinaires du pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019archipel des \u00eeles aux parfums, les produits agricoles d\u00e9passent souvent leur simple fonction nourrici\u00e8re&nbsp;: ils sont porteurs de r\u00e9cits, de rites, de souvenirs. Et parmi eux, les ambrevades se distinguent par leur forte empreinte culturelle, en particulier \u00e0 Tsembehou, o\u00f9 elles reviennent chaque ann\u00e9e comme une promesse&nbsp;: celle d\u2019une abondance de saveurs et de partages.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une saison qui parfume les villages<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quelques semaines, \u00e0 Tsembehou, c\u2019est l\u2019odeur des ambrevades qui r\u00e8gne dans l\u2019air des maisons. On les pr\u00e9pare de mille fa\u00e7ons&nbsp;: bouillies simplement, puis mijot\u00e9es avec du lait de coco, du manioc, de la banane, du fruit \u00e0 pain, ou encore avec de la viande ou du poisson pour les plus ais\u00e9s. On peut aussi les \u00e9craser apr\u00e8s cuisson, les assaisonner de tomates, d\u2019\u00e9pices, de viande, de poisson ou de lait, et les servir avec du riz.<\/p>\n\n\n\n<p>Certains en font m\u00eame un rem\u00e8de contre la grippe, en y ajoutant du piment et du citron apr\u00e8s les avoir bouillies. \u00ab Durant la saison, c\u2019est comme si on ne cuisinait plus autre chose, \u00e0 cause des odeurs dans presque toutes les maisons \u00bb, t\u00e9moigne une m\u00e8re de famille du quartier Chongojou.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette effervescence culinaire s\u2019explique par le caract\u00e8re saisonnier de l\u2019ambrevade. Comme tout produit qui ne se r\u00e9colte qu\u2019une fois l\u2019an, elle devient pr\u00e9cieuse. C\u2019est la p\u00e9riode dite des \u00ab&nbsp;Hhalate&nbsp;\u00bb, un mot anjouanais qui exprime une forme d\u2019envie\u2026 affectueuse. \u00ab Ici, si un proche ou un ami vous demande des ambrevades et que vous refusez, il risque de vous en vouloir&nbsp;! \u00bb plaisante une habitante de Tsembehou, avec une \u00e9motion sinc\u00e8re. Car cette graine, dans cette r\u00e9gion, ne se mange pas seulement&nbsp;: elle se partage.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le pois de l\u2019enfance<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour les enfants, le retour du \u00ab&nbsp;ntsuzi&nbsp;\u00bb marque chaque ann\u00e9e un moment particulier. Entre excitation et lassitude, ils red\u00e9couvrent ce go\u00fbt, inlassablement, dans leurs assiettes. D\u2019autres enfants le d\u00e9couvrent pour la premi\u00e8re fois, avec curiosit\u00e9 et passion.<\/p>\n\n\n\n<p>Le souvenir d\u2019un gar\u00e7on de Tsembehou illustre \u00e0 merveille ce rapport \u00e0 la fois tendre et \u00e9puis\u00e9 \u00e0 l\u2019ambrevade. Un jour, exc\u00e9d\u00e9 par la r\u00e9p\u00e9tition des repas, il lan\u00e7a \u00e0 sa m\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;Kula suku ntsuzi, kula suku ntsuzi\u2026 si zila&nbsp;!&nbsp;\u00bb (\u00ab Chaque jour on mange des ambrevades\u2026 j\u2019en veux plus&nbsp;! \u00bb) Depuis, on le surnomme \u00ab Zile \u00bb, \u00e0 cause de la r\u00e9plique de sa m\u00e8re \u00e0 son attitude rebelle. En effet, sa m\u00e8re, pour l\u2019obliger \u00e0 manger, lui r\u00e9p\u00e9tait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Zile&nbsp;!&nbsp;\u00bb (\u00ab Mange-les&nbsp;! \u00bb) Ce sobriquet affectueux est devenu un clin d\u2019\u0153il populaire, un refrain que l\u2019on entend chaque saison. Une histoire transmise de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, port\u00e9e par la chaleur des souvenirs de cuisine et des marmites fumantes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une plante convoit\u00e9e\u2026 et prot\u00e9g\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Bambao-Mtruni, r\u00e9gion dans laquelle se trouve Tsembehou, les premiers champs d\u2019ambrevades apparaissent d\u00e8s le d\u00e9but de la saison. Mais la convoitise qu\u2019elles suscitent est telle que des vols sont r\u00e9guli\u00e8rement signal\u00e9s. Pour prot\u00e9ger les r\u00e9coltes, les autorit\u00e9s locales ont instaur\u00e9 une mesure in\u00e9dite&nbsp;: toute personne souhaitant r\u00e9colter ou vendre des ambrevades doit d\u00e9sormais obtenir une autorisation officielle d\u00e9livr\u00e9e par la mairie.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette initiative, en apparence administrative, r\u00e9v\u00e8le en r\u00e9alit\u00e9 la valeur symbolique et \u00e9conomique de cette l\u00e9gumineuse. Les ambrevades ne sont pas seulement cultiv\u00e9es&nbsp;: elles sont encadr\u00e9es, surveill\u00e9es, prot\u00e9g\u00e9es. Comme tout patrimoine en p\u00e9ril.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une richesse oubli\u00e9e&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, malgr\u00e9 cet attachement populaire, les ambrevades restent sous-exploit\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale. Riches en prot\u00e9ines v\u00e9g\u00e9tales, en fibres, en min\u00e9raux comme le fer ou le magn\u00e9sium, elles constituent une alternative saine et durable aux produits import\u00e9s. Leur culture n\u00e9cessite peu d\u2019eau, peu d\u2019engrais, et s\u2019adapte bien aux conditions climatiques comoriennes. On les conserve parfois s\u00e9ch\u00e9es \u00e0 l\u2019ancienne, ou congel\u00e9es, pour en profiter toute l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines personnes de Tsembehou commencent \u00e0 en r\u00eaver autrement&nbsp;: \u00ab Pourquoi ne pas les mettre en conserve, comme les petits pois import\u00e9s&nbsp;? \u00bb, propose une habitante. Une id\u00e9e simple en apparence, mais r\u00e9v\u00e9latrice du potentiel \u00e9conomique de ce produit. Faute de politique agricole adapt\u00e9e, ces ambitions restent encore \u00e0 l\u2019\u00e9tat de r\u00eave. Et pourtant, les ambrevades pourraient \u00eatre valoris\u00e9es \u00e0 travers des fili\u00e8res locales de transformation, de commercialisation, voire d\u2019exportation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Transmettre les savoirs<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re chaque assiette d\u2019ambrevades se cache un savoir-faire ancestral. De la pr\u00e9paration du sol \u00e0 la cuisson, en passant par les rites de r\u00e9colte ou les astuces de conservation, tout un patrimoine immat\u00e9riel est en jeu. Aujourd\u2019hui, ces savoirs sont menac\u00e9s par la modernisation des habitudes alimentaires, mais aussi par l\u2019absence de reconnaissance institutionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il devient donc urgent de pr\u00e9server ces pratiques, non par nostalgie, mais parce qu\u2019elles contiennent les cl\u00e9s d\u2019un d\u00e9veloppement durable, enracin\u00e9 dans le r\u00e9el et dans le territoire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un go\u00fbt d\u2019identit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les ambrevades ne sont pas qu\u2019un simple aliment. Elles sont aussi une m\u00e9moire. Une sociabilit\u00e9. Une f\u00eate. Une r\u00e9sistance, face \u00e0 l\u2019uniformisation des go\u00fbts et \u00e0 la d\u00e9pendance aux produits import\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Tsembehou, dans les ruelles o\u00f9 l\u2019odeur des marmites remonte doucement, on entend encore parfois r\u00e9sonner la protestation du petit Zile. Un cri d\u2019enfance devenu patrimoine oral, \u00e0 la hauteur de ce qu\u2019il symbolise&nbsp;: une attache, un lien, un go\u00fbt, celui d\u2019un peuple qui, \u00e0 travers un simple pois, se souvient de ce qui l\u2019a fait vivre, grandir, rire\u2026 et tenir bon.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est la saison des ambrevades. Celles-ci ne sont pas qu\u2019un simple aliment. Elles sont aussi une m\u00e9moire. Une sociabilit\u00e9. Une f\u00eate. Une r\u00e9sistance aussi, face \u00e0 l\u2019uniformisation des go\u00fbts et \u00e0 la d\u00e9pendance aux produits import\u00e9s. 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