{"id":11649,"date":"2025-03-17T13:07:19","date_gmt":"2025-03-17T10:07:19","guid":{"rendered":"https:\/\/masiwa-comores.com\/?p=11649"},"modified":"2025-03-17T16:21:00","modified_gmt":"2025-03-17T13:21:00","slug":"said-mohamed-cheikh-et-la-permanence-des-pouvoirs-religieux-et-coutumiers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/masiwa-comores.com\/culture\/histoire\/said-mohamed-cheikh-et-la-permanence-des-pouvoirs-religieux-et-coutumiers\/","title":{"rendered":"Sa\u00efd Mohamed Cheikh et la permanence des pouvoirs religieux et coutumiers"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><em>Les Comoriens comm\u00e9moraient hier le 55<sup>e<\/sup> anniversaire du d\u00e9c\u00e8s de Sa\u00efd Mohamed Cheikh, d\u00e9put\u00e9 \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise, puis pr\u00e9sident du Conseil de gouvernement des Comores de 1961 \u00e0 1970.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Par MOHAMED Bakari. Paris, le 15 mars 2025<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Said Mohamed Cheikh, nous l\u2019avions soulign\u00e9 dans un papier publi\u00e9 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, se trouvait \u00e0 la crois\u00e9e de deux cultures qui avaient grandement influenc\u00e9 sa conception du monde&nbsp;: la religion musulmane, source spirituelle de son \u00e9ducation de base et la culture fran\u00e7aise assimilationniste acquise \u00e0 l\u2019\u00e9cole coloniale. Ce sont deux cultures et deux \u00e9ducations diam\u00e9tralement oppos\u00e9es et en conflit permanent dans la soci\u00e9t\u00e9 comorienne post-premi\u00e8re guerre mondiale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un bon musulman<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il voulait, avec beaucoup de difficult\u00e9s, les r\u00e9concilier pour garantir la sortie des Comores du sous-d\u00e9veloppement \u00e9conomique et socioculturel dans lequel l\u2019Archipel v\u00e9g\u00e9tait depuis le d\u00e9but de la colonisation. &nbsp;Ce fut une vaste ambition qui n\u00e9cessitait, on s\u2019en doute, du doigt\u00e9, de la finesse d\u2019esprit et de la patience. Des qualit\u00e9s qu\u2019il poss\u00e9dait si l\u2019on en croit son entourage familial et ses proches collaborateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, de ces deux cultures, la religieuse s\u2019\u00e9tait impos\u00e9e. Elle avait pris l\u2019ascendant dans le corpus des valeurs id\u00e9ologiques sur lesquelles le pr\u00e9sident du Conseil s\u2019\u00e9tait appuy\u00e9 pour gouverner le pays en \u00e9troite collaboration avec le pouvoir colonial.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s son irruption au premier rang de la classe politique comorienne, le pr\u00e9sident Sa\u00efd Mohamed Cheikh avait compris l\u2019imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 de concilier la religion musulmane avec les traditions et les coutumes dominantes dans l\u2019Archipel.<\/p>\n\n\n\n<p>En bon croyant et musulman pratiquant form\u00e9 dans les \u00e9coles coraniques, il a puis\u00e9 dans le livre sacr\u00e9 du Coran les pr\u00e9ceptes et les principales valeurs qui fonderont les bases de sa conception du pouvoir. Des valeurs simples et \u00e9l\u00e9mentaires recommand\u00e9es aux musulmans. Il en fera son corpus id\u00e9ologique et spirituel.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa\u00efd Mohamed Cheikh cultivait et entretenait la conception r\u00e9pandue dans la mentalit\u00e9 locale selon laquelle \u00ab les gouvernants d\u00e9tiennent le pouvoir et puisent leur l\u00e9gitimit\u00e9 de la volont\u00e9 et de la puissance divine \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans \u00ab son Archipel \u00bb comme il aimait si bien le dire r\u00e9gnaient l\u2019ignorance et l\u2019obscurantisme. Le d\u00e9put\u00e9 devenu plus tard pr\u00e9sident du Conseil pr\u00eachait la soumission de la population vis-\u00e0-vis de l\u2019autorit\u00e9 qu\u2019il incarnait.<\/p>\n\n\n\n<p>Certains historiens parlent m\u00eame de paternalisme pour \u00e9voquer sa gouvernance durant son long r\u00e8gne.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait l\u2019habilet\u00e9 et l\u2019art de recourir \u00e0 la hi\u00e9rarchie religieuse pour v\u00e9hiculer ses messages politiques par l\u2019interm\u00e9diaire du grand cadi, l\u2019\u00e9rudit religieux et principal juriste, les chefs des mourides ou twarika dont ses familles sont issues, les Hadjs et les ma\u00eetres des \u00e9coles coraniques qui parsemaient l\u2019ensemble du territoire.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est par cette institution spirituelle et morale que le pr\u00e9sident Sa\u00efd Mohamed Cheikh contr\u00f4lait sans obstacle les mouvements de contestations et de mauvaise humeur \u00e0 son encontre. Except\u00e9 l\u2019irr\u00e9dentisme maorais inspir\u00e9 par Marcel Henri, Younoussa Bamana et Zaina Mdere.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa proximit\u00e9 id\u00e9ologique avec l\u2019autorit\u00e9 religieuse fonde l\u2019enracinement de la soumission des populations comoriennes au pouvoir politique qui se perp\u00e9tue encore aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>La peur de contester l\u2019autorit\u00e9 conf\u00e9r\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9lite religieuse demeure ancr\u00e9e dans les mentalit\u00e9s des contemporains du pr\u00e9sident Sa\u00efd Mohamed Cheikh.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui aurait os\u00e9 critiquer les ordres et les sermons du Mufti Al Habib Omar Ben Aboubakr Ben Soumette, de Maulana Kaadhu, Said Mohamed Abdouroihmane et de Fundi Djelani pour ne citer que ces grands noms ?<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les successeurs du pr\u00e9sident du conseil \u00e0 l\u2019exception d\u2019Ali Soilhi Mtsachiwa pendant la parenth\u00e8se r\u00e9volutionnaire se sont servis du pouvoir de ces autorit\u00e9s religieuses pour gouverner le pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va sans dire que la principale alli\u00e9e naturelle des r\u00e9gimes qui se sont succ\u00e9d\u00e9 dans l\u2019Archipel pendant ces soixante-quinze derni\u00e8res ann\u00e9es demeure le pouvoir religieux et celui des enturbann\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les hommes politiques ont besoin des sermons moralisateurs du cadi, des cheikhs, des hatubs, des mafundi et du grand mufti depuis la naissance de la R\u00e9publique pour contraindre les populations au silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonisateur l\u2019avait compris en premier. Les R\u00e9sidents et les Administrateurs coloniaux connaissaient l\u2019importance et le r\u00f4le tr\u00e8s influents des chefs spirituels et religieux envers leurs coreligionnaires.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le pouvoir de la coutume<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sa\u00efd Mohamed Cheikh l\u2019avait sans doute aussi appris aupr\u00e8s de ses sup\u00e9rieurs hi\u00e9rarchiques coloniaux lorsqu\u2019ils lui ont confi\u00e9 avec Cheikh Ahmed Kamardine la mission de dresser un rapport sur le p\u00e8lerinage aux Comores.<\/p>\n\n\n\n<p>Le second pilier sur lequel Sa\u00efd Mohamed Cheikh s\u2019\u00e9tait appuy\u00e9 politiquement pour se maintenir longuement au pouvoir et g\u00e9rer \u00e0 sa guise les affaires comoriennes \u00e9tait le pouvoir coutumier repr\u00e9sent\u00e9 par la grande notabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une source et un vivier in\u00e9puisable. Un corps social dans lequel sont recrut\u00e9s les hommes charg\u00e9s de faire respecter l\u2019ordre et l\u2019autorit\u00e9 incontestables du premier magistrat du pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les quatre coins des villages de l\u2019Archipel, le d\u00e9put\u00e9 au Palais Bourbon devenu pr\u00e9sident du conseil en 1961 s\u2019arrachait les grands noms inscrits sur les frontispices des \u00ab bangwe \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agissait des notables qui avaient accompli les devoirs sociaux et les obligations traditionnelles et coutumi\u00e8res du \u00ab Ndola Nkuwu \u00bb \u00e0 Ngazidja et dans le reste des \u00eeles.<\/p>\n\n\n\n<p>Des notables aux turbans de couleur verte, un clin d\u2019\u0153il \u00e0 son mouvement politique qui d\u00e9cidaient de tout dans les villages.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pouvoir illimit\u00e9 que s\u2019est arrog\u00e9 cette caste dans l\u2019administration et le fonctionnement de la vie quotidienne de leurs villages d\u00e9passe de loin l\u2019autorit\u00e9 politique, administrative et judiciaire incarn\u00e9e par l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>Le \u00ab Anda Na Mila \u00bb est un \u00ab \u00c9tat dans l\u2019\u00c9tat \u00bb dans les villages jusqu\u2019\u00e0 ce jour. Un pouvoir qui ne puise sa l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019aucune assise populaire ni d\u00e9mocratique. Les notables ne sont pas des \u00e9lus ni des personnes d\u00e9sign\u00e9es par leurs concitoyens villageois pour les repr\u00e9senter ou servir d\u2019interm\u00e9diaires avec le pouvoir politique. Ils s\u2019autod\u00e9signent et s\u2019arrogent cette autorit\u00e9 en raison du rang tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 qu\u2019ils occupent dans la hi\u00e9rarchie sociale.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon les us et coutumes f\u00e9odaux fortement en vigueur \u00e0 cette \u00e9poque, seuls les hommes qui s\u2019\u00e9taient acquitt\u00e9s de toutes les \u00e9tapes du grand mariage, les sommit\u00e9s de la hi\u00e9rarchie b\u00e9n\u00e9ficiaient de tous les droits qui r\u00e9gissent la vie quotidienne dans leurs villages.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odalis\u00e9e, les r\u00e8gles les plus \u00e9l\u00e9mentaires de la d\u00e9mocratie \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme des atteintes graves aux institutions hi\u00e9rarchiques, aux m\u0153urs et aux coutumes locales.<\/p>\n\n\n\n<p>La libert\u00e9 de s\u2019exprimer et de fr\u00e9quenter certains lieux de sociabilit\u00e9s (Bangwe, mosqu\u00e9e) \u00e9tait formellement contr\u00f4l\u00e9e pour l\u2019immense majorit\u00e9 des hommes de tous \u00e2ges qui n\u2019avaient pas accompli leur grand mariage.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Des libert\u00e9s et des territoires r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 l\u2019infime minorit\u00e9 des notables.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes \u00e9taient et restent encore les plus discrimin\u00e9es, les exclues de ce syst\u00e8me, &nbsp;r\u00e9duites au rang d\u2019\u00ab intouchables \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette expropriation des droits les plus \u00e9l\u00e9mentaires explique la soumission et l\u2019assujettissement de l\u2019immense majorit\u00e9 des sans-voix, des exclus du syst\u00e8me aux volont\u00e9s et aux manipulations de leurs sup\u00e9rieurs hi\u00e9rarchiques inf\u00e9od\u00e9s au pouvoir colonial.<\/p>\n\n\n\n<p>Vu le pouvoir immod\u00e9r\u00e9 de cette notabilit\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 comorienne soumise au joug de la France coloniale et des gouvernements de l\u2019autonomie interne, Sa\u00efd Mohamed Cheikh et ses successeurs avaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment abandonn\u00e9 la pl\u00e9nitude de la gouvernance et le contr\u00f4le des villes et des villages aux \u00ab wandru wadzima wa midji \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui explique l\u2019inexistence de l\u2019\u00e9chelon communal dans le syst\u00e8me administratif et institutionnel comorien depuis les temps imm\u00e9moriaux de la colonisation jusqu\u2019\u00e0 la promulgation de la loi du 7 avril 2011 relative \u00e0 la d\u00e9centralisation au sein de l\u2019Union des Comores.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re tentative d\u2019instauration d\u2019une commune \u00e0 Moroni et dans d\u2019autres localit\u00e9s de l\u2019Archipel pendant les derni\u00e8res heures de l\u2019autonomie interne n\u2019a pas fait long feu.<\/p>\n\n\n\n<p>La France coloniale a pi\u00e9tin\u00e9 les valeurs de la R\u00e9volution fran\u00e7aise qui a instaur\u00e9 par le d\u00e9cret du 12 novembre 1789 les communes en France et a mis fin aux seigneuries et paroisses de l\u2019ancien r\u00e9gime.<\/p>\n\n\n\n<p>Cinquante apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, nos villages et grandes villes sont entre les mains des seigneuries des temps modernes.<\/p>\n\n\n\n<p>Hier sous Sa\u00efd Mohamed Cheikh comme aujourd\u2019hui, il semble quasi impossible de faire coexister deux syst\u00e8mes inconciliables et incompatibles : l\u2019institution communale pr\u00e9vue par la loi de la R\u00e9publique en Union des Comores et le pouvoir archa\u00efque et omnipotent de la notabilit\u00e9 dans les villes et les villages.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019est-il pas ais\u00e9 et nous le constatons encore de nos jours pour la classe politique comorienne de s\u2019adosser sur la puissance de ce corps social pour contr\u00f4ler politiquement un village ou une r\u00e9gion tout enti\u00e8re ?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Comoriens comm\u00e9moraient hier le 55e anniversaire du d\u00e9c\u00e8s de Sa\u00efd Mohamed Cheikh, d\u00e9put\u00e9 \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale fran\u00e7aise, puis pr\u00e9sident du Conseil de gouvernement des Comores de 1961 \u00e0 1970. 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